Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais. Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil: «Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil; mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.
Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti. L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.
Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie.
Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa conversation était un mélange de tous les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.
Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux, d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme.
Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes; mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l'entraînait.
Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué, tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»
CHAPITRE II
Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil; et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.—Et pourquoi? reprit Oswald.—Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous l'intéressez vivement.—Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil; ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?—Vous appelez légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations. Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je vous en avertis.—Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides, que vous ont-elles fait découvrir?—Que Corinne vous aime. Hier, je suis arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre; mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous.
«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?—De son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie.—Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.—Est-ce là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?—En vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux: j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son cœur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle, qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.