«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?—Oui, madame, lui répondis-je, c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant que le récit même?—Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil; ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur en appartient.—On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant, d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.» Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi vite que lui-même.

CHAPITRE III

Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé les sentiments, avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur même, mais plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant Il vit qu'elle était seule, et il en éprouva presque de la peine: il aurait voulu l'observer longtemps au milieu du monde; il aurait souhaité d'être assuré, de quelque manière, de sa préférence, avant de se trouver tout à coup engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par embarras.

Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, ou qu'une disposition semblable produisît en elle le désir d'animer la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. «Non, répondit Oswald.—Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriant.—J'ai passé la journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne voulut lui parler de sa conduite à Ancône; elle commença par ces mots: «Hier, j'ai appris…» puis elle s'arrêta, et dit: «Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde.» Lord Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait.

Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre, puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en conversation plus d'assurance qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il témoignait était partagé par elle; et dans sa distraction, cherchant une contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne: eh! qui pouvait la regarder sans être frappé de l'inspiration divine qui se peignait dans ses yeux? Et, rassuré au même instant par l'expression de bonté qui voilait l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.

Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne; mais il avait l'habitude de dissimuler ses impressions: cette habitude, qui se trouve souvent réunie, chez les Italiens, avec une grande véhémence de sentiments, était plutôt en lui le résultat de l'indolence et de la douceur naturelle. Il était résigné à n'être pas le premier objet des affections de Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup d'esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée qu'il le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez elle, comme de coutume; et, à cette condition, il n'eût pas été très-malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du cœur, en Italie, ne sont point compliqués par les peines de la vanité; de manière que l'on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur est agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte de passer pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui leur plairait: l'empire de la société sur l'amour-propre est presque nul dans ce pays.

Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et l'on en vint à lui demander à elle-même ce qu'elle en pensait. «C'est une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, de trouver une personne à la fois susceptible d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste, et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de nous révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.—Ce talent d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire dans les langues du Midi que l'éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante de la conversation, dans les autres langues. Je dirai même que malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à l'improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers, l'attention est commandée par les expressions mêmes, qui placent pour ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement à la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration forte et prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut attribuer l'empire de la poésie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des mots, presque indépendamment des idées; ces mots, d'ailleurs, ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des paroles, sans profondeur dans les pensées et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais improvisé sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais nouvelle, m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire, préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir, seulement par le charme du rhythme et de l'harmonie.

—Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le croyais aussi avant de vous avoir entendue, mais vous m'avez fait entièrement revenir de cette opinion.—J'ai dit, reprit Corinne, qu'il résultait de cette facilité, de cette abondance littéraire, une très-grande quantité de poésies communes; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit. J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs, et ne se développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux derniers rangs de la société, et nous épargne le dégoût qu'on ne peut s'empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie, comme les accords, est l'écho de la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d'improviser, c'est que ce talent serait presque impossible dans une société disposée à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il faut la bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poëtes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait pour ôter la présence d'esprit nécessaire à une composition subite et non interrompue; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que leurs applaudissements vous inspirent.

—Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui jusqu'alors avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence? Est-ce à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion, ou de l'inspiration instantanée?—Milord, répondit Corinne avec un regard qui exprimait et beaucoup d'intérêt et le sentiment plus délicat encore d'une considération respectueuse, ce serait vous que j'en ferais juge; mais si vous me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je dirai que l'improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet; je m'abandonne à l'impression que produit sur moi l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et c'est à mes amis que je dois, surtout en ce genre, la plus grande partie de mon talent. Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un entretien où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses affections; quelquefois cet intérêt m'élève au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature, dans mon propre cœur, des vérités audacieuses, des expressions pleines de vie, que la réflexion solitaire n'aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même; souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie, et d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois aussi j'achève sur ma lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non pas seulement quand un heureux choix de rimes et de syllabes harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs, mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut l'égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile: c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j'admire, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels, non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la gloire du monde.»

Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée; elle en rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit: «Vous le voyez, je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans éprouver cette sorte d'ébranlement qui est la source de la beauté idéale dans les arts, de la religion dans les âmes solitaires, de la générosité dans les héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi, milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à celles que l'on approuve dans votre pays.—Qui pourrait vous ressembler? reprit lord Nelvil; et peut-on faire des lois pour une personne unique?»