Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais ses gestes, le son de sa voix, sa manière de prononcer, le charmaient, et c'était la première fois qu'une grâce qui n'était pas française avait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des autres.
Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez, mon cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour à une aussi charmante personne.—Mais, répondit lord Nelvil, il me semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire.—On le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire. Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un artiste, ne doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi:
«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu'à toute autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et même chez nous, pour faire douter de la sévérité d'une femme; mais, c'est une personne d'un esprit si supérieur, d'une instruction si profonde, d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les femmes ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la trouve imposante, malgré son naturel et le laisser-aller de sa conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte: c'était de ces mots qui deviennent ce qu'ils peuvent; si on les écoute, à la bonne heure; si on ne les écoute pas, à la bonne heure encore; et Corinne m'a regardé froidement, d'une manière qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant singulier d'être timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin tout ce qui doit mettre à l'aise.—Son nom est inconnu, reprit lord Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.—Ah! c'est dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le plus beau; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur, et même un peu plus que tout.—Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés où l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les autres; mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait savoir…—Épouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux éclats; oh! cette idée-là ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables; mais, pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les convenances. Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous.—Je le crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus.
En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont très-capables de devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts; car dans tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée, comme de la vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine à lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d'une manière importune.
LIVRE QUATRIÈME
ROME
CHAPITRE PREMIER
Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout entier à la société de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu'elle; et sans lui parler jamais de son sentiment, il l'en faisait jouir à tous les moments du jour. Elle était accoutumée aux hommages vifs et flatteurs des Italiens; mais la dignité des manières d'Oswald, son apparente froideur, et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui, exerçaient sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il ne racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur, sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait à cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. Aucun esprit, quelque distingué qu'il fût, ne pouvait l'étonner; mais l'élévation et la dignité du caractère agissaient profondément sur elle. Lord Nelvil joignait à ces qualités une noblesse dans les expressions, une élégance dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la négligence et la familiarité de la plupart des grands seigneurs romains.
Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards, différents de ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d'une façon merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une sagacité parfaite, et Corinne découvrait, à la plus légère altération du visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habituée aux démonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement timide et fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué, répandait sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure, et chaque instant de la journée lui causait un sentiment de bonheur qu'elle aimait à goûter, sans vouloir s'en rendre compte.
Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était triste, elle lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il, va nous enlever votre affection, et qui sait même s'il ne vous emmènera pas loin de nous!» Corinne garda quelques instants le silence, puis répondit: «Je vous atteste qu'il ne m'a point dit qu'il m'aimât.—Vous le croyez néanmoins, répondit le prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et son silence même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la louange qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel vous ne soyez pas accoutumée! mais il y a quelque chose de contenu, de voilé dans le caractère de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger entièrement comme vous nous jugez. Vous êtes la personne du monde la plus facile à connaître; mais c'est précisément parce que vous vous montrez volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il soit, a plus d'ascendant sur vous que tous les sentiments qu'on vous témoigne.» Corinne sourit. «Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon cœur est ingrat et mon imagination capricieuse? Il me semble cependant que lord Nelvil possède et laisse voir des qualités assez remarquables pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.—C'est, j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un homme fier, généreux, spirituel, sensible même, et surtout mélancolique; mais je me trompe fort, ou ses goûts n'ont pas le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne vous en apercevrez pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence; mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de vous. Les obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par les chagrins qu'il a éprouvés, une sorte de découragement qui doit nuire à l'énergie de ses résolutions; et vous savez d'ailleurs combien les Anglais en général sont asservis aux mœurs et aux habitudes de leur pays.»
A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles sur les premiers événements de sa vie se retracèrent à sa pensée, mais le soir elle revit Oswald plus occupé d'elle que jamais; et tout ce qui resta dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le désir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beautés de tout genre dont ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle lui écrivit la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien qu'on pût lui reprocher tant de franchise et d'entraînement dans le caractère, savait conserver beaucoup de dignité dans l'indépendance et de modestie dans la vivacité.