CORINNE A LORD NELVIL.

«Ce 15 décembre 1794.

«Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance en moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser cette confiance. Hier, je vous ai entendu dire que vous n'aviez point encore voyagé dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d'œuvre de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent l'histoire par l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée d'oser me proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.

«Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre de savants dont l'érudition profonde pourrait vous être bien plus utile; mais si je puis réussir à vous faire aimer ce séjour, vers lequel je me suis toujours sentie si impérieusement attirée, vos propres études achèveront ce que mon imparfaite esquisse aura commencé.

«Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient à Londres, comme ils iraient à Paris, pour chercher les distractions d'une grande ville; et si l'on osait avouer qu'on s'est ennuyé à Rome, je crois que la plupart l'avoueraient mais il est également vrai qu'on peut y découvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous, milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?

«Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques du monde; mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des devoirs ou à des sentiments sacrés, ils refroidissent le cœur. Il faut aussi renoncer à ce qu'on appellerait ailleurs les plaisirs de la société; mais ces plaisirs, presque toujours, flétrissent l'imagination. L'on jouit à Rome d'une existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le répète, milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait désirer de la faire aimer d'un homme tel que vous, et ne jugez point avec la sévérité anglaise les témoignages de bienveillance qu'une Italienne croit pouvoir donner sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres.

«Corinne.»

En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus de jouissances et de bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, tout ce qu'il y a de divin dans l'âme de l'homme, lui parut réuni dans le projet enchanteur de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il sortit à l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement. Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l'espérance; son cœur, depuis longtemps opprimé par la tristesse, battait et tressaillait de joie; il craignait bien qu'une si heureuse disposition ne pût durer, mais l'idée même qu'elle était passagère donnait à cette fièvre de bonheur plus de force et d'activité.

«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! merci.» Et elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lèvres avec une vive tendresse et ne sentit pas dans ce moment cette timidité souffrante qui se mêlait souvent à ses impressions les plus agréables, et lui donnait quelquefois, avec les personnes qu'il aimait le mieux, des sentiments amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald et Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de Corinne qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux, et ressentaient l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.

«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthéon et Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant, que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi; aussi mes chevaux sont prêts. Je vous ai attendu; vous êtes arrivé, tout est bien, partons.—Étonnante personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s'exclure: sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, modestie? Êtes-vous une illusion? êtes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous rencontre?—Ah! si j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j'y renonce.—Prenez garde, reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, prenez garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près de deux ans une main de fer serre mon cœur; si votre douce présence m'a donné quelque relâche, si je respire près de vous, que deviendrai-je quand il faudra rentrer dans mon sort? que deviendrai-je?…—Laissons au temps, laissons au hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. Si nos âmes s'entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagère. Quoi qu'il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut élever notre esprit et nos sentiments; nous goûterons toujours ainsi quelques moments de bonheur.» En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la suivit, étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané. Enfin il crut entrevoir de la légèreté dans la manière dont elle s'était exprimée, et il en fut blessé.

Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le cœur soit ainsi fait, que l'on éprouve toujours ou point d'amour, ou la passion la plus invincible. Il y a des commencements de sentiment qu'un examen plus approfondi peut dissiper. On se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on est susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire aussi que le refroidissement soit plus prompt.—Vous avez beaucoup réfléchi sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. Corinne rougit à ce mot, et se tut quelques instants; puis, reprenant la parole avec un mélange assez frappant de franchise et de dignité: «Je ne crois pas, dit-elle, qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais été heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui pouvait mériter toutes les affections de son cœur est un titre à l'intérêt, j'ai droit au vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec lequel Corinne les prononça, dissipèrent un peu le nuage qui s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil; néanmoins il se dit en lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes, mais c'est une Italienne; et ce n'est pas ce cœur timide, innocent, à lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise à laquelle mon père me destinait.»

Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop enfant lorsqu'Oswald quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser, ni même prévoir ce qu'elle serait un jour.

CHAPITRE II

Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle aujourd'hui Sainte-Marie de la Rotonde. Partout, en Italie, le catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens et le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les colonnes qui le soutiennent.

Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. «L'église Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent; vous la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion si favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements de détail, tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en tous genres, nous autres modernes, nous disons trop.

«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: Agrippa l'a consacré. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'œuvre en divers genres de ses contemporains formèrent pour ainsi dire les rayons de son auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.