L'éternel mouvement et l'éternel repos[3]
sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.
[3] Vers de M. de Fontanes.
«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple: votre cœur ne bat-il pas à l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment d'entrer, tout ce que ferait éprouver l'attente d'un événement solennel?» Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour laisser passer lord Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette attitude, que le premier regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi: il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle. Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut sous ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment même de l'amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il marchait lentement à côté de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. Là tout commande le silence: le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune parole ne semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmité même de sa nature, qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de l'homme sur la terre.
Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer qu'elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux. Le nôtre parle à l'imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de cet édifice. Je viens m'y promener souvent pour rendre à mon âme la sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont consacré cent cinquante années, tant d'argent et tant de travaux à l'achèvement d'un édifice dont ceux qui l'élevaient ne pouvaient se flatter de jouir. C'est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à une nation d'un monument qui est l'emblème de tant d'idées nobles et généreuses.—Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur, l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais la dignité de l'homme même, comment y est-elle défendue? Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie! et, quoiqu'ils soient si faibles, combien ils asservissent les esprits!—D'autres peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins l'imagination qui fait rêver une autre destinée:
Servi siam, sì, ma servi ognor frementi.
«Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants, dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d'âme dans nos beaux-arts, que peut-être un jour notre caractère égalera notre génie.
«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux, ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument où les chefs-d'œuvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements superflus! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps perpétuel, que l'atmosphère du dehors n'altère jamais. Une église souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple, les papes et plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis: Christine, après son abdication; les Stuarts, depuis que leur dynastie est renversée. Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les rois dépouillés comme elle.
Cadono le città, cadono i regni,
E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni[4]!