[4] Les cités tombent, les empires disparaissent, et l'homme s'indigne d'être mortel.

«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel, au milieu de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles de fer l'église des morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant, même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous avons pour ainsi dire pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos facultés.

«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant une auréole sur la tête. L'expression générale de ce temple caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes; un fond de tristesse dans les idées, mais, dans l'application, la mollesse et la vivacité du Midi; des intentions sévères, mais des interprétations très-douces; la théologie chrétienne et les images du paganisme; enfin la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté que l'homme peut donner à son culte envers la Divinité.

«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux; mais la pensée est détournée de la contemplation d'un cercueil par les chefs-d'œuvre du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel même de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration qu'ils inspirent, ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables gardiens des sépulcres.—Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort; et, même avant que nous fussions éclairés par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian, ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais que votre beau ciel me fît ce genre de bien.—Ne croyez pas cependant, reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole. Il n'y a que la vanité qui rend frivole; l'indolence peut mettre quelques intervalles de sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use ni ne flétrit le cœur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles des âmes habituellement actives.»

En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient de la porte de l'église. «Encore un dernier coup d'œil vers ce sanctuaire immense, dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l'homme est peu de chose en présence de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que son emblème matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels peuvent donner à leurs œuvres, tandis qu'eux-mêmes ils passent si rapidement et ne survivent que par le génie! Ce temple est une image de l'infini; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait naître, aux idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la réflexion, soit dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de son enceinte, il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts du monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du temps.»

Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'église, que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses d'Ovide. «On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent toujours à l'âme une impression religieuse, et nous faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'œuvre que les autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication. «Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans les sentiments des nations dont l'imagination est très-vive. Mais à demain; si vous le voulez, je vous mènerai au Capitole. J'ai, je l'espère, plusieurs courses à vous proposer encore; quand elles seront finies, est-ce que vous partirez? est-ce que… «Elle s'arrêta, craignant d'en avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non, je ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un ange tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.»

CHAPITRE IV

Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble; ils commençaient à dire nous. Ah! qu'il est touchant, ce nous prononcé par l'amour! quelle déclaration il contient, timidement et cependant vivement exprimée! «Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.—Oui, nous y allons,» reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve des traces de l'histoire.»

Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char a passé par là? dit Oswald à Corinne.—Oui, répondit-elle: cette poussière antique devait s'étonner de porter un tel char; mais depuis la république romaine, tant de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, dit Corinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assez douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai, où elle demeurait: A la Roche Tarpéienne, me répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient attachées, agit encore sur l'imagination.»

Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'Égypte; les sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité dans la force.