Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour éclairer vos succès.—Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du ciel.—Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la salle bruyante qui va retentir de votre nom.—Oswald, lui dit Corinne, ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.—Oui, tu en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde, va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie, ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître Corinne.

C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur, et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la force de la nature, et non la frivolité du cœur, qui, sous un climat énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger, quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le cœur. Ce n'est pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond constamment à la corde la plus sensible du cœur; mais les couleurs multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé, réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait rentrer dans sa langue maternelle.

La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans sa physionomie. En la voyant, le cœur battait de plaisir et de crainte; on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre: était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment devait s'accomplir?

Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne, sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et prononça ce vers:

Too early seen unknown, and known too late!

Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard! avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle.

Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait dire, et découvrait ces mystères du cœur qu'on n'a jamais exprimés, et qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation continuelle du cœur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du cœur et tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien perdre de leur vérité.

Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait Roméo! Roméo! bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants

In truth, fair Montague, I am too fond,

And therefore thou may'st think my haviour light: