CHAPITRE PREMIER
Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'œil de la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout sacrifier à Corinne. Il ne voulait pas même lui demander son secret, ou du moins il voulait prendre, avant de le savoir, l'engagement solennel de lui consacrer sa vie. L'incertitude semblait, pendant quelques heures, entièrement écartée de son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la lettre qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, ne fut pas de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent vers le passé: il se souvint qu'il avait aimé, bien moins, il est vrai, qu'il n'aimait Corinne, et l'objet de son premier choix ne pouvait lui être comparé; mais enfin c'était ce sentiment qui l'avait entraîné à des actions irréfléchies, à des actions qui avaient déchiré le cœur de son père. «Ah! qui sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également aujourd'hui que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers elle?
«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi, le meilleur ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix; mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon âme, apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque contentement de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure céleste, comme tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai meilleur, si je suis heureux quelque temps, si je vis avec cette créature angélique, si j'ai l'honneur de protéger, de sauver une telle femme.—La sauver? reprit-il tout à coup; et de quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages, de succès, d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui, l'effraya lui-même comme une inspiration de son père.
Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé je ne sais quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce que nous pensons pour un présage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel? Ah! quelle lutte se passe dans les âmes susceptibles et de passion et de conscience!
Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle, s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, si douce et si belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation, mais ne peut rien sur l'incertitude. Le jour vint pendant qu'il était dans cet état; et quand le comte d'Erfeuil et M. Edgermond entrèrent chez lui, ils s'inquiétèrent de sa santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient changé! Le comte d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était établi entre eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle d'hier était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié de ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel talent! car, si elle était pauvre, libre comme elle l'est, elle pourrait monter sur le théâtre, et ce serait la gloire de l'Italie qu'une actrice comme elle.»
Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et ne savait néanmoins de quelle manière la témoigner; car le comte d'Erfeuil avait cela de particulier, que l'on ne pouvait pas légitimement se fâcher de ce qu'il disait, lors même qu'on en recevait une impression désagréable. Il n'y a que les âmes sensibles qui sachent se ménager réciproquement: l'amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais la susceptibilité des autres.
M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, afin de soustraire la conversation sur Corinne aux éloges déplaisants du comte d'Erfeuil. «Je suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais chez Corinne; elle sera bien aise d'entendre mes observations sur son jeu d'hier au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et c'est vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger pour lui faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en se penchant vers l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager à jouer plus souvent la tragédie: c'est un moyen sûr pour se faire épouser par quelque étranger de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous ne donnerons pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; mais un prince allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A ces mots, Oswald se leva hors de lui-même, et l'on ne peut savoir ce qu'il en serait arrivé, si le comte d'Erfeuil avait aperçu son mouvement; mais il avait été si satisfait de sa dernière réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus, légèrement et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait offensé lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il pouvait aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du comte d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre, à lui faire illusion sur ses défauts. Comme il avait beaucoup de délicatesse dans tout ce qui tenait à l'honneur, il n'imaginait pas qu'il pût en manquer dans ce qui avait rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison, aimable et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien de plus profond dans la vie.
Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé à M. Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui dit: «Mon cher Oswald, je pars, je vais à Naples.—Et pourquoi sitôt? répondit lord Nelvil.—Parce qu'il ne fait pas bon ici pour moi, continua M. Edgermond. J'ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne devinsse fou de Corinne.—Et si vous le deveniez, interrompit Oswald, que vous en arriverait-il?—Une telle femme n'est pas faite pour vivre dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: croyez-moi, mon cher Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre. Il ne m'appartient pas de vous donner des conseils, et je n'ai pas besoin de vous assurer que je ne dirai pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est Corinne, je pense comme Thomas Walpole: que fait-on de cela à la maison? Et la maison est tout chez nous, vous le savez, tout pour les femmes du moins. Vous représentez-vous votre belle Italienne restant seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de table? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire qu'à plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et mieux c'est. Mais chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne; je la voudrais sur le trône de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble toit. Milord, j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant regrettée: c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si j'étais encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon cher ami; ne me sachez pas mauvais gré de ce que je viens de vous dire, car personne n'est plus que moi l'admirateur de Corinne, et peut-être qu'à votre âge je ne serais pas capable de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En achevant ces mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra cordialement, et s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot. Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait du serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il partit, impatient lui-même de finir une conversation qui lui coûtait.
De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au cœur Oswald: c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement profond que son père avait eu pour elle. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait encore que quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus et le caractère timide et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis! s'écria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que mon père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je donc de plus? et pourquoi me tromper moi-même en faisant semblant d'ignorer ce qu'il penserait à présent si je pouvais le consulter encore?» Il était cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, après ce qui s'était passé la veille, sans lui rien dire qui confirmât les sentiments qu'il lui avait témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte, qu'elle lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrayés appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais mourir, se disait-il, après avoir revu Corinne, après qu'elle m'aurait appelé son Roméo!» Et des larmes s'échappèrent de ses yeux: c'étaient les premières, depuis la mort de son père, qu'une autre douleur lui arrachât.
Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et quelques mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commencé ce jour même avec des pressentiments bien trompeurs: elle jouissait de l'impression qu'elle avait produite sur Oswald; et, se croyant aimée, elle était heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs ce qu'elle désirait. Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser lord Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée par le présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui devait lui coûter tant de peines s'était levé pour elle comme le jour le plus pur et le plus serein de sa vie.