Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres, et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui, comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne pouvait plus se cacher.
Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du tombeau avant son réveil, et la presse contre son cœur ainsi évanouie. Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté, qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer, lorsqu'elle s'écrie:
Where is my lord? where is my Romeo?
«Où est mon époux? où est mon Roméo?» lord Nelvil répondit à ces cris par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par M. Edgermond hors de la salle.
La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue. Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:
«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la pour la dernière fois contre mon cœur!»
Eyes, look your last! arms, take your last embrace!
Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous? Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?—Non, non, interrompit Oswald; non, je le jure…» A l'instant, la foule des amis et des admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.
Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice. Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux Italiens, peignait leurs mœurs, ranimait leur âme en captivant leur imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était restée suspendue à ce mot Je jure… qu'Oswald avait prononcé, et dont l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet contenir le secret de sa destinée.