—Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à confondre ainsi dans mon cœur tout ce qui m'est cher et sacré?—Vous ne le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le pouvez pas.—Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre? Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie, donnez-le-moi.—Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure, encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce matin m'oblige à quelques détails de plus.—Comment! dit Oswald, quel rapport avez-vous?…—N'exigez pas que je vous réponde à présent, interrompit Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante nature: je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux, l'époque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un dernier souvenir de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours été, si mon cœur s'était défendu de vous aimer.
—Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une barrière entre nous?—Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne, pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul déciderez de nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me condamnent à survivre à votre amour.» En achevant ces mots, elle sortit, en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.
CHAPITRE III
Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés, en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié les principes sévères de morale innés en lui. Les mœurs d'Angleterre, les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est, dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous sont marquées par le sort.
L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir: mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps à souffrir agitait alors tout son être.
Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples, quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle s'éloignait de lui.
Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et, rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe:
Illo Virgilium me tempore dulcis alebat
Parthenope[13]…
Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette terre, peut arracher à la mort.