[13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.
Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus, et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle! Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.
«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées non loin des tombeaux!—Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y renoncer.—Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du cœur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?»
Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu, l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil: «Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se pressent.—D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald; autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à précipiter les heures, vous en jouissiez.—A présent, dit Corinne, il faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»
Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre, d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples, qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour; mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.
«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»
C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre; mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu. Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce qu'on attendait d'elle.
CHAPITRE IV
Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore une fois, comme au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle avait reçu du ciel; si ce talent devait être perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers rayons, avant de s'éteindre, brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce désir lui fit trouver, dans l'agitation même de son âme, l'inspiration dont elle avait besoin. Tous ses amis étaient impatients de l'entendre; le peuple même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans le Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait en silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tous ces visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l'attention la plus animée. La lune se levait à l'horizon; mais les derniers rayons du jour rendaient encore sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé, et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin, la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire et la poésie ont laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun accord, tous les amis de Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle allait chanter, les souvenirs que ces lieux retraçaient. Elle accorda sa lyre, et commença d'une voix altérée. Son regard était beau; mais qui la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du moins pour un moment, au-dessus de sa situation personnelle.
IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.
«La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; ici l'on peut embrasser d'un coup d'œil tous les temps et tous les prodiges.
«J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes inspiraient jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon, qu'une flamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Énée.
«Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie.
«La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon, étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les traces.
«Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier les divinités de la mer par ses chants: ces rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle quand elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur quand il sent la nature, imitateur quand il croit l'inventer.
«Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées attestent les tempêtes qui déchirent son sein.
«Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à s'entr'ouvrir. La campagne de Naples est l'image des passions humaines: sulfureuse et féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la foudre sous nos pas.
«Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l'ont consumé.
«O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De siècle en siècle, bizarre destinée! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu. L'on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires, à leur tour, d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de ses progrès, s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une ancienne patrie dont le passé la rapproche.
«Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient cette contrée voluptueuse, et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'âme inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers.
«Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand la force de l'âme servait seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher des colonnes; et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, asservirent la nature pour se consoler d'être asservis.
«Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qui s'offre à nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait est commis.
«Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appelées la Tour de la patrie. Touchante allusion au souvenir dont sa grande âme fut occupée!
«Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les nations ont persécuté leurs grands hommes; mais ils sont consolés par l'apothéose; et le ciel, où les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa, César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards les rayons de la gloire et la lumière céleste.
«Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici. Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, où la vieillesse a désarmé Tibère; où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas encore assez dégradée.
«Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'île de Caprée; il ne fut élevé qu'après la mort de Néron: l'assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps à Bayes, au milieu des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux! Tibère et Néron se regardent.
«Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque en naissant, aux crimes du vieux monde; les malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs, et quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés.
«O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs! es-tu donc sans pitié pour l'homme, et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir?»