Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait son visage; le vent frais de la mer agitait ses cheveux pittoresquement: et la nature semblait se plaire à la parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs, cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son émotion, et tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu'elle éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus son chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement non interrompu.

«Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes, réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'Ile de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.

«Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.

«Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isole une femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras d'un héros!

«Devant vous est Sorrente: là demeurait la sœur du Tasse, quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre l'injustice des princes; ses longues douleurs avaient presque égaré sa raison; il ne lui restait plus que du génie; il ne lui restait que la connaissance des choses divines; toutes les images de la terre étaient troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir.

«La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poëtes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres vulgaires et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie dans le malheur, il entend le bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir!

«Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous! Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse qui ne nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort; peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à nos regards; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se perd point dans les nuages; elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?…»

A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne; ses yeux se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s'était pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir.

CHAPITRE V

Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, lui rendit un peu de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre de la poésie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son langage; néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient pénétrés d'admiration pour elle.

Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur; cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine.

Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la chaleur et le calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d'être sur la mer. Gœthe a peint dans une délicieuse romance ce penchant que l'on éprouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve vante au pêcheur le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir, et, séduit par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique de l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent qui attire en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se grossit par degrés, et se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir secret du cœur, qui commence doucement et devient irrésistible.

Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient son âme; elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure était ainsi plus charmante que jamais. Les instruments à vent, qui suivaient dans une autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils étaient en harmonie avec la mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie; mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils étaient la voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, dit Oswald à voix basse, chère amie de mon cœur, je n'oublierai jamais ce jour; en pourra-t-il jamais exister un plus heureux?» Et en prononçant ces paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L'un des agrément séducteurs d'Oswald, c'était cette émotion facile, et cependant contenue, qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé par un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui donnait un noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je n'espère plus un jour tel que celui-ci; qu'il soit béni du moins comme le dernier de ma vie, s'il n'est pas, s'il ne peut pas être l'aurore d'un bonheur durable.

CHAPITRE VI

Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à Naples; le ciel s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans l'air agitait déjà fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire plus sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «Ah! le pauvre homme, il ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il périra.—Que dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; de qui parlez-vous?—D'un pauvre vieillard, répondirent-ils, qui se baignait là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l'orage, et n'a pas assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord.» Le premier mouvement d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais, réfléchissant à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en promit le double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le vieillard. Les lazzaroni refusèrent en disant: Nous avons trop peur, il y a trop de danger; cela ne se peut pas. En ce moment le vieillard disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, et s'élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui périssait un instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent tant de mal, qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on devait croire qu'il n'existait plus.