Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier: Il est mort! elle allait s'éloigner, cédant à la terreur que lui inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui l'accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut l'habit d'Oswald, qu'il avait laissé sur le rivage en se jetant dans l'eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin lui-même, bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur, elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du cœur d'Oswald, qui se ranimait peut-être à l'approche de Corinne, «Il vit! s'écria-t-elle, il vit!» Et dans ce moment elle reprit une force, un courage qu'avaient à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous les secours, elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la plus cruelle agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens. Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui, l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix. Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.
Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie, il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on aime.
«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?—Pardonnez, répondit Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant où je me suis cru près de périr, croyez-moi, chère amie, j'avais peur pour vous.» Admirable expression de l'amour partagé, de l'amour au plus heureux moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier jour, sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout pardonner.
CHAPITRE VII
Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald, amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le cœur le plus fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.
—Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous croyez que j'ai deviné, par une inspiration du cœur, les traits de votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même plusieurs fois.—Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment? dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?—Voilà votre anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le rendre.—Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme; des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est douloureuse.—Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées. Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot adieu…—Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse, l'écrit qu'on va lire.
LIVRE QUATORZIÈME
HISTOIRE DE CORINNE
CHAPITRE PREMIER
«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider de ma vie. Si, après avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonner, n'achevez point cette lettre, et rejetez-moi loin de vous; mais si, lorsque vous connaîtrez et le nom et le sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas brisé entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à m'excuser.
«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de sa première femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour épouse, est ma sœur du côté paternel; elle est le fruit du second mariage de mon père avec une Anglaise.