L'alma oppressa dal piacer[15].

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[15] Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; mon âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.

«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; je n'étais plus maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie: j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque battement de mon cœur était un appel à mon beau séjour, à ma riante contrée! Si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et reprendre possession de mon imagination, de mon génie, de la nature! Au moment de cette exaltation causée par la musique, j'étais loin encore de prendre aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique le dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mère ne m'écouta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les convenances du pays où l'on vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et commanda à ses gens d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent, et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait le cœur.

«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et sans m'en avertir, avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonné que son tombeau fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je partis sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l'on se livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût et l'insipidité; où la jeunesse inconsidérée se fie à l'avenir, et le voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux sort.

CHAPITRE IV

«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je perdis de vue les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laissé d'attachement vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme de l'Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l'avais promis à ma belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, que j'étais sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez solitaire à Florence, et je devais compter sur ce qui m'est arrivé, c'est que personne à Rome n'a su qui j'étais. Ma belle-mère me manda qu'elle avait répandu le bruit que les médecins m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une très-grande exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; mais elle ne m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu'à celui où je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur. Je suis venue m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les beaux-arts et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances solitaires qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, jusqu'à vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives peines; je n'avais point encore été saisie par une affection qui pût me dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes les facultés de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de qualités et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, je restais supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être entièrement subjuguée par elles.

«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de vous connaître: il faudrait faire violence à ma conviction intime pour me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que mon existence indépendante me plaisait tellement, qu'après de longues irrésolutions et de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant, m'emmener dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. Un prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus brillante. Le premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit. Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui plus de pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que ces égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire. Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l'esprit. Il voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait d'énergie dans l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier; alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que l'imagination m'avait caché.

«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme; quelquefois cette idée m'était pénible, plus souvent je m'applaudissais d'être libre; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir; cette nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais toujours, en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, et je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l'idée que j'avais du caractère et de l'esprit d'un homme; j'espérais toujours échapper au pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques défauts dans l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des défauts qui peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent de tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous.