«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance de mon cœur, je n'ai rien dissimulé. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent égarée; mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal? mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts? Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l'orpheline qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui rencontrent, à leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent aimer toujours! Mais le mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?
«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise: si je pouvais passer ma vie près de vous sans vous épouser, il me semble que, malgré la perte d'un grand bonheur et d'une gloire à mes yeux la première de toutes, je ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-être un jour regretterez-vous cette belle Lucile, ma sœur, que votre père vous a destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est sans tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre, faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort. Lucile a, je le sais, une âme douce et pure; si j'en juge par son enfance, il se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, vous êtes libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.
«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j'ai beaucoup de facultés de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est à vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-même; je ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.
«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m'avez montré depuis six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir; je ne connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut faire renaître une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard de vous suffiraient pour m'apprendre que votre cœur n'est plus le même, et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir à la place de votre amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez mon époux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi.
«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le malheur est rapide, et le cœur, tout faible qu'il est, ne doit pas se méprendre aux signes funestes d'une destinée irréprochable. Adieu.»
LIVRE QUINZIÈME
ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE
CHAPITRE PREMIER
C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: tantôt il était blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être heureuse dans la vie domestique; tantôt il la plaignait de ce qu'elle avait souffert, et ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la franchise et la simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté: enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son histoire l'affligeait amèrement, et l'angoisse de son âme était telle, qu'il ne savait plus ce qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit précipitamment à midi, par un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. Il s'en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois et troublaient ses pensées.
Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put résister au besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne doutant pas que ce fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle s'imagina qu'il était parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus. Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre, et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas, et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil, et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la garantir de l'ardeur du jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés blancs de Naples, ces pavés de lave, placés là comme pour multiplier l'effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil.
Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle avançait toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: à cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la nature.