Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre souffle de vent ou le char le plus léger traverse la route: les prairies, couvertes de cette poussière, ne rappellent plus, par leur couleur, la végétation ni la vie. De moment en moment, Corinne se sentait près de tomber, elle ne rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce désert enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient; elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un vertige la lui cachait et lui faisait apparaître mille lumières, plus vives encore que celles même du jour; et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable et par sa beauté et par l'élégance de ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle, et s'éloigna d'elle avec terreur.
Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; hors de lui-même, il courut vers elle, et la reçut dans ses bras comme elle tombait sans connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici, et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse.
Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous m'aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paraître à présent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous?—Corinne, répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter ne s'est approchée de mon cœur; je voulais seulement réfléchir sur notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.—Eh bien, dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie: vous en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu.» Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le cœur de ton ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me désenchanter de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait toujours plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute sans terreur celui qui ne peut vivre et te savoir malheureuse.—Ah! s'écria Corinne, c'est de mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne repousse pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille vivre?—Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit Oswald; je reviendrai…—Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y a-t-il de changé depuis hier? Malheureuse que je suis!—Chère amie, que ton cœur ne se trouble pas ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que j'éprouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut, dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a jamais parlé, j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus intime, qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois, ils ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes, je les compterai pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le mien, une si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je ferai tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais être le tien.»
Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel, que Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, fut quelque temps sans lui répondre; et, prenant sa main, elle lui dit: «Quoi! vous partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi!» Oswald se tut. «Cruel! s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant, je ne le croyais pas encore.—J'ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à vous, nous ne nous quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je reviendrais, à la paix, en Italie; je resterais longtemps auprès de vous, et je ne changerais rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle ami de plus.—Ah! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins, dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? combien de jours me reste-t-il?—Chère amie, dit Oswald en la serrant contre son cœur, je jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même alors…—Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce temps: c'est beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens mieux; c'est un avenir que trois mois,—dit-elle avec un mélange de tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous deux alors montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples.
CHAPITRE II
En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait, lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger, parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de sa propre pitié.
Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en évitait avec soin les occasions.
«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup d'erreurs.»
Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les mœurs et les opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence? qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?
Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire: Pourquoi voulez-vous renoncer à moi? détruisait tous ses projets. Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts. L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses; elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble, touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du cœur étonné d'avoir aimé.