Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins, il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi, qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre l'impression qu'il lui faisait.
Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour un bonheur presque sans mélange.
En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices, Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper; Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son cœur, comme celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure. Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir, et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.
«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur la lune quand je mourrai.—Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser; vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement de tous mes instants?—Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus, mais…—N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?…—Je vous le rendrai, reprit-elle.—Non, jamais, dit-il.—Ah! je vous le rendrai, continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme, et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?—Corinne, dit Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me connaissez plus.—Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les passions profondes, le cœur est tout à coup doué d'un instinct miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»
En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait dans son regard quelque chose qui disait: Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir?
CHAPITRE III
Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même, dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.
En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.—Sans doute ce besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être satisfait?—Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit offerte.—Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant tous les deux.
Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même, mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les chefs-d'œuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une inquiétude positive nous domine.
Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car, dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le cœur oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler; c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir, en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire. Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur elle.