Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus sentir.
Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la nature? faut-il encore nous déchirer le cœur mutuellement?» A l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles forces.
Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu quelque ordre de sa part.
Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit: «N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.
Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner; et, pressant alors Corinne contre son cœur, la couvrant de ses larmes et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins, grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.—Cruel et cher Oswald, dit Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse: Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache où je suis! Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait, elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de dévouement très-rare de ne point la quitter.
Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne; il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin, c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort? Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que jamais dans son cœur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour lui.
CHAPITRE IV
Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de Rome, Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et Corinne évitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels. Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l'air de goûter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire, après quelques mois d'un tel état, qu'il est inséparable de l'existence, et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son secours.
Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande ombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.
Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin la troupe des chanteurs s'éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce n'est pas connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un air de fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever jusqu'aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d'un bleu sombre placé derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature.