Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne firent à lord Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant de bienveillance dans l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient avec tant de grâce et de vivacité le plaisir qu'ils trouvaient dans l'entretien de Corinne, qu'Oswald jouissait vivement d'être aimé par une femme d'un charme si séducteur et si généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire de Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire d'elle. Il oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose de l'insouciance des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait de ce changement, et son cœur imprudent en jouissait comme s'il avait pu durer toujours.
L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes différents aient un génie à part. On peut faire des vers et écrire des livres dans chacun de ces dialectes, qui s'écartent plus ou moins de l'italien classique; mais, parmi les différents langages des divers États de l'Italie, il n'y a pourtant que le napolitain, le sicilien et vénitien qui aient l'honneur d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait avec une douceur charmante; et la manière dont elle chantait quelques barcarolles, dans le genre gai, prouvait qu'elle devait jouer la comédie aussi bien que la tragédie. On la tourmenta beaucoup pour prendre un rôle dans un opéra comique qu'on devait représenter en société la semaine suivante. Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald, n'avait jamais voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne s'était pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement, et quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de gaieté pouvait porter malheur; mais cette fois par une singularité de confiance, elle y consentit. Oswald l'en pressa vivement, et il fut convenu qu'elle jouerait la Fille de l'air; c'est ainsi que s'appelait la pièce que l'on choisit.
Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était composée de féeries extravagantes, très-originales et très-gaies. Truffaldin et Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques, à côté des plus grands rois de la terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais le comique y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais avoir rien de vulgaire ni de bas. La Fille de l'air ou Sémiramis dans sa jeunesse est la coquette douée par l'enfer et le ciel pour subjuguer le monde. Élevée dans un antre comme une sauvage, habile comme une enchanteresse, impérieuse comme une reine, elle réunit la vivacité naturelle à la grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité d'une femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une verve d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du moment peut donner. Toute la société se réunit pour prier Corinne de s'en charger.
CHAPITRE II
Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; on dirait que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la familiarité confiante; souvent, quand on se livre le plus à l'espérance, et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de notre histoire, et les fatales sœurs viennent y mêler leur fil noir, et brouiller l'œuvre de nos mains.
C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout enchantée de jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif désir de plaire; et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée. Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était pas encore arrivé. Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commençait à s'inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre, elle l'aperçut dans un coin très-obscur du salon, mais enfin elle l'aperçut, et la peine même que lui avait causée l'attente redoublant sa joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole par l'enthousiasme.
Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait à Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu'elle chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs bouffes italiens avec une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique, étaient comiques et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser d'être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres.
Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait su que ce bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs!
Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais, que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle éprouvait cette sorte d'émotion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de l'existence, quand il inspire l'oubli de la destinée, et dégage pour un moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu Corinne représenter la plus profonde douleur, dans un temps où il se flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d'arracher Corinne à cette gaieté téméraire; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du bonheur.
A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en reine amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque aux éléments, par cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette couronnée, cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance au désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait régner sur la destinée autant que sur les cœurs; et quand elle monta sur le trône, elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la crainte de la douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce trône déjà funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.