Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre la muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: «Oswald! ô mon Dieu! qu'avez-vous?—Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,» lui répondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle s'avança vers lui tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?—Quittons en ce moment cette foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, Corinne.» Elle le suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, répondant au hasard, chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par quelque mal subit.

CHAPITRE III

Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son égarement, dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez de m'apprendre est mille fois plus cruel que la mort. Soyez généreux; jetez-moi dans ces flots, pour que j'y perde le sentiment qui me déchire. Oswald, faites-le avec courage; il en faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.—Si vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter dans le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que nous soyons arrivés chez vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vôtre. Au nom du ciel, calmez-vous.» Il y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald, que Corinne se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence, qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure avec effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui était si brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel! Corinne, le crois-tu?—Non, lui dit-elle, non, je ne puis le croire. N'avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur? Oswald, vous dont la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se peut-il que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, que je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald!» Et en achevant ces mots, elle tomba suppliante à ses genoux.

«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu veux que je me déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment s'embarque dans un mois; je viens d'en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je resterai si tu me montres cette douleur toute-puissante sur moi; mais je ne survivrai point à ma honte.—Je ne vous demande point de rester, reprit Corinne; mais quel mal vous fais-je en vous suivant?—Mon régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier d'emmener sa femme avec lui.—Au moins laissez-moi vous accompagner jusqu'en Angleterre.—Les mêmes lettres que je viens de recevoir, reprit Oswald, m'apprennent que le bruit de notre liaison s'est répandu en Angleterre, que les papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à soupçonner qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady Edgermond, a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce qu'elle vous doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois contraint à vous quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre à toute la sévérité de l'opinion sans être là pour vous défendre.—Ainsi vous me refusez tout?» dit Corinne; et, en achevant ces mots, elle tomba sans connaissance, et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang en rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. Thérésine arriva dans un trouble extrême; elle rappela sa maîtresse à la vie. Mais quand Corinne revint à elle, elle aperçut dans une glace son visage pâle et défait, ses cheveux épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle, Oswald, ce n'est pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au Capitole; je portais sur mon front la couronne de l'espérance et de la gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière; mais il ne vous est pas permis de me mépriser pour cet état dans lequel vous m'avez mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas: il faut avoir pitié de l'amour que vous m'avez inspiré, il le faut.

—Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant signe à Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: «Je suis décidé à rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur, et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton sort. Je ne t'y laisserai point exposée aux insultes d'une femme hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait d'éprouver. Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle resta longtemps dans un profond silence. «Parle, chère amie, lui dit Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.—Non, répondit Corinne, non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, je prends à témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux; et tu sais si le nom d'un père est sacré pour moi! je le prends à témoin que ma vie est en ta puissance tant qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes pieds.—Hélas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous allez braver…—Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y échapperai; mais si je périssais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir resterait dans ton cœur; tu n'entendrais peut-être jamais prononcer mon nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai, Corinne? Tu dirais: Je l'ai connu; il m'a aimée.—Ah! laisse-moi, laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; demain, quand le soleil reviendra, et que je me dirai: Je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien heureux!—Pourquoi, s'écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais n'est-elle rien pour toi? ton cœur en peut-il douter?—Non, je vous respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coûterait plus encore de renoncer à mon admiration pour vous qu'à mon amour. Je vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre charme qui me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure humaine, elle ne m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper: mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible, adieu!…—Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un dernier adieu que sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l'effet de cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la plus à plaindre.

Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l'expédition ne devait pas durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et Corinne espérait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et qu'elle vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud ne lui aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque instant sa résolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu maître de lui-même, avait le cœur déchiré par le spectacle de ses angoisses. Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait être mille fois plus malheureuse que lui!

«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d'amour ne lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aimé des Italiennes dans leurs voyages et les ont oubliées au retour; que quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui les donne, et qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d'une étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais vous qui avez connu ce cœur dont vous vous êtes rendu le maître, vous qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant un poignard dans mon sein?—Ah! que me dis-tu? s'écria lord Nelvil; ce n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. Où trouverais-je un bonheur semblable à celui que j'ai goûté près de toi? Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour, Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui l'inspires: cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de l'esprit et du cœur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; il s'en faut qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour toi seule qu'il démentirait sa nature?

—Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace auprès de vous: c'est la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec la destinée qu'elle s'est tracée, et toute la poésie du cœur lui semble un caprice importun qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de vous.—Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta bonté, ta tendresse? Céleste créature! que les femmes communes soient jugées par les règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers n'égale ton esprit ni ton cœur. A la source divine où tes sentiments sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah! je ne puis te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de t'affliger.—Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de recommander mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald, avec une tendresse profonde. Je t'ai confié les secrets de ma vie: ce n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon être, tu les sais tous. Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si j'écris quelques lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui m'inspires, c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui jadis enflammait ma pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence, je n'ai plus rien qu'en commun avec toi.

«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les peines du cœur, les plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie quand il cessera de m'aimer, ôtez-moi le déplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'à souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus tendre; s'il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand Dieu! vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments; et que me resterait-il quand j'aurais cessé de l'estimer? car lui aussi doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon cœur une affection qui commande la sienne… mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort ou son amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald et le trouva prosterné devant elle dans des convulsions effrayantes; l'excès de son émotion avait surpassé ses forces; il repoussait les secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui répétant tout ce qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le croyait, qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil. Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, plus il lui semblait impossible de s'y décider.

«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant mon départ pour prononcer le serment d'une union éternelle?» Corinne tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble agita son cœur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme était toute-puissante sur sa conduite, mais qu'il avait ajouté que son sentiment se refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à cette idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: «Il faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce moment, milord, à l'émotion du départ: je n'en veux pas ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau, ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le dédaignez une fois, si vous me le renvoyez…—Cessez, cessez, interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude que vous ne pouvez éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la première l'union sacrée de nos cœurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.»