Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n'avait plus la force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans l'éloignement, à travers sa fenêtre, et, bientôt après, la barque noire s'arrêta devant la porte. Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà! les voilà! adieu, partez, c'en est fait.—O mon Dieu! dit lord Nelvil, ô mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant contre son cœur, il la couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, partez, il le faut.—Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser seule ainsi.—Seule! hélas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre retour?—Je ne puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non, je ne le puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel, que ses regards et ses vœux appelaient la mort. «Eh bien, dit Corinne, je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir cette porte, mais accordez-moi quelques instants.—Oh! oui, s'écria lord Nelvil, restons encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de cesser de te voir.»
On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un d'eux vint frapper à la porte de Corinne, en annonçant que tout était prêt. «Oui, tout est prêt,» répondit Corinne; et, s'éloignant d'Oswald, elle alla prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce moment sa vie passée s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main à lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, et peut-être que dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bénisse vos pas, et qu'il me protége aussi, car j'en ai bien besoin.» Oswald se précipita encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son cœur avec une passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée n'en offre pas un second exemple.
Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible, qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux étaient tellement troublés, que les objets qu'elle voyait perdaient à ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de ses regards; elle croyait sentir que la chambre où elle était se balançait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour résister à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les préparatifs de son départ. Il était encore là dans la gondole; elle pouvait encore le revoir, mais elle se craignait elle-même; et lui, de son côté, était couché dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et dans ce moment Corinne s'élança hors de sa chambre pour le rappeler; Thérésine l'arrêta. Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit une vive inquiétude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de s'embarquer et de le suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la nuit était si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant la tempête; et néanmoins personne n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables.
Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa part, la nouvelle, qu'il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'après quelques heures que l'infortunée Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les longues heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine qui devait l'occuper désormais.
CHAPITRE IV
Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.
En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître. Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays, où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques faisaient place dans son cœur au profond sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie; mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but. La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire des découvertes dans les cœurs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère. Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle.
Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle, qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui lui étaient dus.