Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant près d'une année! Oswald était auprès d'elle presque tout le jour; il suivait tous ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il y avait de différence entre eux, animait également leur entretien; enfin Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si constamment occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, Oswald prenait sa main, il la serrait contre son cœur, et le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans l'âme de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de sombre au fond du cœur; elle n'avait d'autre événement, d'autre variété dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste, pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente, et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise; elle était parvenue à la distinguer à une très-grande distance, et le cœur lui battait avec une affreuse violence dès qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la gondole; quelquefois il disait: Madame, il n'y a point de lettres, et continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui disait: Oui, madame, il y en a. Elle les parcourait toutes d'une main tremblante, et l'écriture d'Oswald ne s'offrait point à ses regards; alors le reste du jour était affreux, la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.

Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres: car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, il s'occupait à dissiper celles de son amie.

Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.

Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait superstitieuse, et s'occupait des présages continuels qu'on peut tirer de chaque événement quand on est toujours poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant: ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à ses yeux sous d'horribles traits.

Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela qu'en arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son épouse à la face du ciel: alors elle se livra tout entière à cette illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel, et promettre à Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L'orgue qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui l'éclairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit l'âme, et fait entendre au fond du cœur la voix de ce qu'on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se retournait, elle aperçut un cercueil qu'on apportait dans l'église. A cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour Oswald serait la cause de sa mort.

CHAPITRE II

Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes. Déchirer le cœur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père, c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois, il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne; il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.

Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître, parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le cœur d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances très-simples.

Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait, comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin, il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si vivement son cœur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée. Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»

Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait; elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur. Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.