Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible, sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement, avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir!

Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là, et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a dévastée soit éteint.

Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise, parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais quelle femme aurait le droit de jeter la première pierre à l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes effrayants la poursuivaient de toutes parts?

Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu, mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire; après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du cœur humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit: «Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends dans le repos éternel.» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»

CHAPITRE III

Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible qui commet une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n'ayant qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur qui déchire un cœur ami du nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on aime de la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pénible sentiment! quelle humiliation digne pourtant de pitié! car tout ce qui vient d'aimer en mérite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi l'existence des autres, si l'on manquait à des devoirs envers des liens sacrés? Mais Corinne était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne, et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.

En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s'intéressa d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui annoncer qu'elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point écrit son départ; et son embarras était tel à cet égard, que depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres. Il commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté, comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant à Londres, il alla d'abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond, qu'il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur.—Oh! je le crois bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. Il faut bien qu'il reste quelque avantage à nos femmes.» Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse le cœur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, j'ai tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, c'est flétrir le passé au moins autant que l'avenir.»

Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s'était résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l'impression trop vive qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'étant condamné à faire tant de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de cœur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d'écrire à lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations relativement à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser sa fille; car elle pensait que Corinne pourrait nuire au mariage de sa sœur si elle reprenait son vrai nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle n'avait été plus digne de lui que dans le moment même où le sort l'en séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les mœurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle voyait dans la famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d'esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond, l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer qu'elle éprouvât ce sentiment.

CHAPITRE IV

Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié et d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans Isabelle, ou le Fatal mariage, l'une des pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d'où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres; mais elle craignait d'être aperçue par un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l'actrice captivèrent tellement l'attention de Corinne, que pendant les premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France; l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le désespoir véritable s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces et le genre de la versification plaçant l'art dramatique à moins de distance de la vie réelle, l'effet qu'il produit est plus déchirant. Il faut d'autant plus de génie pour être un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer la tragédie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde à l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.