Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne fût Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La mort d'un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; et depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à la séduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle, et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, s'il était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps de la vie, qu'elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent, par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces prodiguées par la nature elle-même.

Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, dont les regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle revoyait pour la première fois ces traits qui l'avaient tant occupée; ce visage qu'elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu'il n'en fût jamais effacé, elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur elle, l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la considérer.

Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur Lucile. La pièce devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de pleurs qu'elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intérêt encore que la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s'étant échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité de leurs efforts. Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il émeut bien plus que les larmes: cette amère ironie du malheur est son expression la plus déchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du cœur, quand elle inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l'aspect de son propre sang, le contentement féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!

Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère s'en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté: Oswald se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientôt il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en soupirant: «Lucile, ma sœur qui m'était si chère autrefois, est jeune et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?» La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière une petite ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l'on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne connaissaient personne, et nul homme par conséquent n'osait les aborder. Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher d'elles. Il offrit un bras à lady Edgermond et l'autre à Lucile, qui le prit timidement, en baissant la tête et rougissant à l'excès: ils passèrent ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie fût témoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une légère nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.

CHAPITRE V

Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car à chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois que c'était un étranger qu'elle allait revoir, un étranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, la même réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que lady Edgermond était malade, et qu'elle repartirait pour sa terre dès qu'elle serait guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d'Oswald. Un inexprimable serrement de cœur l'oppressait; et, retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention d'épouser sa fille.

Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond, qui était mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et qu'elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre à cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était plus aimé, et l'émotion de cette jeune fille devait lui donner l'idée qu'il l'intéressait au fond du cœur. Cependant il n'avait pas l'idée de manquer à la promesse qu'il avait donnée à Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un gage assuré que jamais il n'en épouserait une autre sans son consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans savoir seulement à quel médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers l'amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner.

Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s'adoucir que pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il prononçât un seul mot qui pût faire supposer l'intention d'épouser sa fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l'un des plus brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au spectacle et qu'on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été flatté d'une conduite si délicate? Cette générosité silencieuse qui s'en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût cessé d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que la première fois; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n'aurait eu à Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de relations avec personne.

Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide; enfin, il étudiait le cœur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours du doute et de l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la passion et l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à l'imagination; on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la curiosité en suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des découvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite; et, quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l'inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de quelle manière prolonger cet enchantement du cœur, ces délices de l'âme, que la confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la longue? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée! Elles traversent notre cœur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre origine et notre espoir!

Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à deux jours de là pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annoncé le projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment; mais il n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut ému, soupira, et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n'était pas plus capable que Corinne d'un sentiment fidèle.