Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa sœur, à lui redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux; mais Lucile fit quelques pas avec précipitation pour s'approcher du monument, et le courage de Corinne défaillit. Il y a dans le cœur d'une femme tant de timidité réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la retenir comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant la tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux qu'une guirlande de fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres; et, sans pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa sœur qu'un rayon de la lune éclairait doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y faisaient remarquer encore; elle se retraça le temps où elle avait servi de mère à Lucile; elle réfléchit sur elle-même; elle pensa qu'elle n'était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse commence; tandis que sa sœur avait devant elle un long avenir indéfini, un avenir qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai déjà tant souffert, je saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un instant du calme à l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la précipiterais dans le monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne. Cependant l'amour livrait dans son cœur un cruel combat à ce sentiment désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier elle-même.
Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» Corinne l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la bénédiction paternelle pour les deux sœurs à la fois, et répandit des larmes qu'arrachaient de son cœur des sentiments plus purs encore que l'amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces paroles: «O ma sœur, intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez aimée dans mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur, dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant celui que vous m'aviez destiné pour époux; mais achevez votre ouvrage, et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce cœur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! ô mon père! consolez votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse d'Oswald!—Oui, répéta Corinne à voix basse, exaucez-la, mon père; et pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.»
En achevant ce vœu solennel, le plus grand effort dont l'âme de Corinne fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. Elle sentait bien qu'en envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s'étaient offerts avec plus de force que jamais; elle s'était rappelé les paroles de M. Dickson: Son père lui défend d'épouser cette Italienne, et il lui sembla que le sien aussi s'unissait à celui d'Oswald, et que l'autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L'innocence de Lucile, sa jeunesse, sa pureté, exaltaient son imagination, et elle était, un moment du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en paix avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.
La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait le courage de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au pied d'un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s'avança vers lui en le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût découvrir qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée, tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s'empare de nous, où l'être malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la fatalité qui le poursuit.
Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle conduisait: elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques de lord Nelvil, qui, par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au château. Toutes les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans connaissance sur la route.
LIVRE DIX-HUITIÈME
LE SÉJOUR A FLORENCE
CHAPITRE PREMIER
Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s'être ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il s'était persuadé un matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup; et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il alla d'abord chez lord Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'était chez lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. Comme il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de cheval, et se hâta de la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers sa mortelle pâleur! Une vive pitié le saisit; avec l'aide de son domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne, et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, il ne la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et l'homme sensible qui lui perçait le cœur.
Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; il répondit en cherchant vite à la consoler: il était plus capable de nobles actions que de paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui s'était passé: longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de quitter l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle avait repris connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber sous ses yeux, cet article-ci:
«Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d'une très-grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de la reconnaître, et de partager avec elle l'héritage du frère de lord Edgermond, qui vient de mourir aux Indes.
«Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond, fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa veuve. Le contrat a été signé hier.»