Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant cette nouvelle; il se fit en elle une révolution subite, tous les intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se sentit comme une personne condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera exécutée; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul sentiment de son âme.
Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus pâle encore que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain, qui est dimanche, dit-elle avec solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je m'embarquerai pour l'Italie.—Je vous accompagnerai, répondit vivement le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai enchanté de faire ce voyage avec vous.—Vous êtes bon, reprit Corinne, vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences…» Puis s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à Plymouth votre appui, car je ne serais pas sûre de me guider jusque-là; mais, quand une fois on est embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez; c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse Corinne; les forces de sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur l'avait vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles courbent la tête sous son joug?
Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. «C'est aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger; elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant une église, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y entrer un moment: elle se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela, et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. «J'ai donc l'air bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus jeunes et plus brillantes que moi qui à cette heure sortent de l'église d'un pas triomphant.»
Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il était bon, mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la route, tout en aimant Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer, comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le vouloir. Quelquefois il lui disait: Je vous l'avais bien dit. Singulière manière de consoler; satisfaction que la vanité se donne aux dépens de la douleur!
Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait, car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères; un sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin dont on ne vous soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très-noble de mettre peu de prix à ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que l'indifférence qu'on témoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien, cette indifférence si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de certains caractères, l'effet de la frivolité.
Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses secrets, et les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil; plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt avec lui de ce qu'il appelait ses affaires; mais il suffisait de ce mot pour glacer la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle qu'elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se séparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler, qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond qu'elle refusait en entier l'héritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de cette commission comme s'il l'avait reçue d'Italie, sans apprendre à sa belle-mère qu'elle était venue en Angleterre.
«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. Ces mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; oui, bientôt; mes amis de Rome vous manderont quand vous le pourrez.—Soignez au moins votre santé, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de vous?—Vraiment? répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en présence du comte d'Erfeuil. «Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés; et, croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez.» Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était livrée, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine; s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant avec la chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais, hélas! était-ce donc là l'ami sur lequel elle devait compter?
Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien ne les brise, parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances, disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu'une douloureuse blessure.
CHAPITRE II
Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait tout effort odieux.