Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un esprit serein : il est surtout attachant et original dans son traité de la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec un admirable courage ; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des pensées neuves.
Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à la croyance ni aux rites de sa religion ; admirateur sincère du Phédon, dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments précurseurs de Jésus-Christ ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en éloignant des préceptes le ton de la réprimande.
Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable. « Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines. Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit : Akiba, ne crains-tu pas les menaces de ces cruels ? — Je veux te raconter une fable, répondit le Rabbi. — Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la rivière. — D’où vient la terreur qui vous agite ? dit le renard. — Les enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur échapper. — Savez-vous ce qu’il faut faire ? dit le renard ; venez là, sur le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre. — Se peut-il, s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent entre les animaux ? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de la vie ; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous menacent ! — Pappus, l’application de cette fable est facile : la doctrine religieuse est pour nous la source de tout bien ; c’est par elle, c’est pour elle seule que nous existons ; dût-on nous poursuivre dans son sein, nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la mort ».
La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard : quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer dans le vide qui tue.
Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique. Ses fictions sont peu de chose ; mais leur rapport avec l’âme est intime. Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. « C’est un arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées ; ses racines tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la mort ». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou ? Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette situation a d’horrible ; puis, tout à coup il lui demande si celle du criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable ? La gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le remords.
J’ai cité ailleurs le passage de la Messiade où le poète suppose que dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de perdre les objets de leur amour : Engel développe avec talent une idée non moins frappante.
Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille. Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé de lui : un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu ; il veut lui montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de l’homme.
Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, entraînée par le temps ? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde, il n’y aurait pas de progrès : comment donc éprouverait-on la crainte et l’espérance ? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait, mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, et le vivre n’a d’autre mobile que le mourir.
Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais les éclairs : — Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit Engel. — En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance ; et l’on dirait que la destinée humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont nécessaires.
Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les blessures du cœur ; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.