Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart, religieux et sensibles ; leur théorie de la vertu est désintéressée ; ils n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et d’affections mélancoliques et tendres ; mais ce n’était point assez pour lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre celles que le vice a forgées : c’est donc avec raison que les philosophes de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la dépravation du siècle.
Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon ; mais quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie quand on exprime ce qu’on éprouve ; mais ce mot de niaiserie fait tant de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver de son atteinte.
Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule, veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on doit les louer de cet art innocent ; car les Allemands ont besoin de dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur caractère, comme dans leur esprit ; ce sont les seuls hommes, peut-être, auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école n’aient un peu trop suivi ce conseil ; mais ils n’en sont pas moins, à quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus courageux de leur pays.
— Quelle découverte ont-ils faite ? dira-t-on. — Nul doute que ce qui était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore ; mais, depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique ; il faut creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la morale, et le caractère du côté du devoir.
CHAPITRE XXI
De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports avec la morale.
L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, respectait les lumières et désirait d’en acquérir ; l’ignorance de notre temps est dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés. L’esprit philosophique a répandu dans presque toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui sert à décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la nature humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes les belles choses de l’âme tombent en poussière.
Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles contrées de l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches et mâles ; et, cherchant à se perfectionner eux-mêmes, ils demandaient au Midi le soleil, les arts et les sciences. Mais les barbares policés n’estiment que l’habileté dans les affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste ce qu’il faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de toute une vie.
Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent qu’en toutes choses les progrès et la décadence se suivent tour à tour, et que la roue de la pensée tourne comme celle de la fortune. Quel triste spectacle que ces générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe dans les enfers, à des travaux constamment inutiles ! et que serait donc la destinée de la race humaine, si elle ressemblait au supplice le plus cruel que l’imagination des poètes ait conçu ? Mais il n’en est pas ainsi, et l’on peut apercevoir un dessein toujours le même, toujours suivi, toujours progressif, dans l’histoire de l’homme.
La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments élevés a existé de tout temps, dans les nations comme dans les individus. La superstition met quelquefois les hommes éclairés du parti de l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, ce sont les lumières mêmes qui éveillent toutes les croyances du cœur. Maintenant, les philosophes se réfugient dans la religion, pour troubler en elle la source des conceptions hautes et des sentiments désintéressés ; à cette époque, préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie et de la religion peut être intime et sincère. Les ignorants ne sont plus, comme jadis, des hommes ennemis du doute, et décidés à repousser toutes les fausses lueurs qui troubleraient leurs espérances religieuses et leur dévouement chevaleresque ; les ignorants de nos jours sont incrédules, légers, superficiels ; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin de savoir, et leur ignorance ne porte que sur ces études sublimes qui font naître dans l’âme un sentiment d’admiration pour la nature et pour la Divinité.
Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des nobles, et formaient leur esprit par l’action ; mais lorsque, de nos jours, les hommes de la première classe n’ont aucune fonction dans l’État, et n’étudient profondément aucune science, toute l’activité de leur esprit, qui devrait être employée dans le cercle des affaires ou des travaux intellectuels, se dirige sur l’observation des manières et la connaissance des anecdotes.