On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les écrivains allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne l’influence favorable qu’elle exerce sur les arts, l’imagination et la poésie ; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. de Chateaubriand, sur le Génie du Christianisme. Les esprits vraiment frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ; seulement il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie du christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.
Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe des images y est prodiguée ; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins d’éclat que dans la religion catholique. Des cérémonies plus ou moins bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des édifices, ne sauraient être la cause principale de l’impression que produit le service divin ; ce sont ses rapports avec nos sentiments intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la simplicité comme dans la pompe.
J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne dépouillée de tout ornement ; aucun tableau n’en décorait les blanches murailles, elle était nouvellement bâtie, et nul souvenir d’un long passé ne la rendait vénérable : la musique même, que les saints les plus austères ont placée dans le ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans harmonie, que les travaux de la terre et le poids des années rendaient rauques et confuses ; mais au milieu de cette réunion rustique, où manquaient toutes les splendeurs humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était profondément ému par la mission qu’il remplissait[19]. Ses regards, sa physionomie, pouvaient servir de modèle à quelques-uns des tableaux dont les autres temples sont parés ; ses accents répondaient au concert des anges. Il y avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle de nos enfants, qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps ! et la persuasion intime d’une âme pure semblait une révélation nouvelle.
[19] M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève.
Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux fidèles qui vivent à l’abri de son exemple. Son fils était comme lui, ministre de l’église, et sous des traits plus jeunes, il avait, ainsi que son père, une expression pieuse et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le fils se donnèrent mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez les protestants de commémoration au plus touchant des mystères ; le fils ne voyait dans son père qu’un pasteur plus avancé que lui dans l’état religieux qu’il voulait suivre ; le père respectait dans son fils la sainte vocation qu’il avait embrassée. Tous deux s’adressèrent, en communiant ensemble, les passages de l’Évangile faits pour resserrer d’un même lien les étrangers comme les amis ; et, renfermant dans leur cœur tous les deux leurs sentiments les plus intimes, ils semblaient oublier leurs relations personnelles en présence de la Divinité, pour qui les pères et les fils sont tous également des serviteurs du tombeau et des enfants de l’espérance.
Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, pouvait manquer au service divin dans un tel moment !
Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les pensées religieuses ; les hommes qui vivent dans le sanctuaire de leur conscience, et savent y concentrer, comme dans un miroir ardent, tous les rayons de l’univers ; ces hommes, dis-je, sont les prêtres du culte de l’âme, et rien ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui se conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment ; toutes les autres différences d’opinion ne sont rien, celle-là seule est radicale. Il se peut qu’un jour un cri d’union s’élève, et que l’universalité des chrétiens aspire à professer la même religion théologique, politique et morale ; mais avant que ce miracle soit accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent se respecter mutuellement.
CHAPITRE V
De la disposition religieuse appelée mysticité.
La disposition religieuse appelée mysticité n’est qu’une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part. Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de plus simple et de plus inexplicable : il faut distinguer cependant les théosophes, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples mystiques ; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc. ; et, chez les protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs actions.
Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les agitations des passions ne laissent point de calme : la tranquillité de la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme ; ce n’est que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être ; mais le souvenir et l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui les ont éprouvées.