Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui dispose de notre existence ! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre sort ? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde ? Mais si l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement, quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui engendre en nous les sentiments les plus amers ; et la colère de Satan n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre.

L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a fait don à l’homme ; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en effet, présenter à la Divinité ? Le culte, l’encens, les hymnes ont presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques ; mais se résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation, la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse : heureux ceux qui se soumettent à la première !

C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure : l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie ; il se sert de tous les moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager : mais quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté suprême y sont empreints.

Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort ? Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a point d’armes contre elles : d’où vient donc que chacun se révolte contre les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur universel ? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que nos malheurs particuliers ; et cependant ils n’excitent presque jamais en nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent la condition de l’humanité en général ? C’est qu’on croit trouver de l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme, de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle ! Que sait-il de ce qu’éprouve un autre ? que sait-il de lui-même ? que sait-il de rien, excepté de son sentiment intérieur ? Et ce sentiment, plus il est intime, plus il contient le secret de notre félicité ; car n’est-ce pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le malheur ? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui d’amour-propre tous les penchants égoïstes : de quelque manière que le sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le malaise inquiet.

C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements : leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées, non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine ; car les prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de grandes fautes : on se croirait alors abandonné par la main de celui qui nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir.

Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a revêtues, selon les temps et selon les pays ; il peut se dépraver par la terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance ; mais il consiste toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui tient à la conduite de la vie ; mais quand cette ménagère de l’existence l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour dans sa pureté la plus parfaite.

L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des chrétiens mystiques ; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit que la prière était la respiration de l’âme. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue ; mais elle devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent, sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de la vie.

Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours inattendus pour se faire des illusions de tout genre : ils se sont crus des élus ou des prophètes ; ils se sont imaginés qu’ils avaient des visions ; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes. Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la forme même de l’humilité ! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion.

En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas attendri ! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant d’indulgence ? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.

Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir ce qui tient à de si grandes choses : néanmoins j’oserai dire que tout tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé. C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de la littérature, de la philosophie et de la religion.