On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse, appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à craindre d’un sentiment qui les calme.
Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a pas reçu de la nature ; et de combien d’autres circonstances impérieuses encore la vie n’est-elle pas composée ? Si notre sort consiste en cent lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de nous ; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est l’accomplissement du devoir : l’issue de toutes les autres résolutions dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien. La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement : et la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie inattendue.
La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile : mais elle est dans le fait la plus douce de toutes ; elle consiste dans ce proverbe, faire de nécessité vertu : faire de nécessité vertu, dans le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle que tous les hommes honnêtes l’ont tracée ; ils ne commandent point de se faire des peines à soi-même ; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.
Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens ! — Elle empêche d’aimer, dira-t-on. — Ah ! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui refroidit l’âme : un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections qu’aucun genre d’opinions austères : les déserts même de la Thébaïde n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche d’aimer, que la misère du cœur.
L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité. Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs ; mais il y aurait aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination, des moments d’attendrissement religieux ? Qui n’a pas quelquefois prié avec ardeur ? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus religieux que saint Vincent de Paul.
Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de voir ; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte le plus sévère : ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en étudient les causes.
On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens, d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage. L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux, et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est fort dans ce monde.
Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur : or, pour les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé sans avoir des reproches à se faire : mais quand le courage de la conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec celui-là.
De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme, c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie avec le mysticisme en religion ; l’un place toute la réalité des choses de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du ciel dans le sentiment.
Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur ; et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres, d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique, intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui, c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets extérieurs ; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature : ils s’appliquent à l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que les hommes du monde pour s’en servir.