Della vita mortal il fiore e’l verde ;

Ne perchè faccia indietro April ritorno,

Si rinfiora ella mai ne si rinverde[21].

[21] Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle ; c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (Vers du Tasse, chantés dans les jardins d’Armide).

On a vu dans une fête cette princesse[22] qui, mère de huit enfants, réunissait encore le charme d’une beauté parfaite à toute la dignité des vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les sons mélodieux de la musique signalèrent ces moments consacrés à la joie. Des fleurs ornaient sa tête charmante, et la parure et la danse devaient lui rappeler les premiers jours de sa jeunesse ; cependant, elle semblait déjà craindre les plaisirs mêmes auxquels tant de succès auraient pu l’attacher. Hélas ! de quelle manière ce vague pressentiment s’est réalisé ! Tout à coup les flambeaux sans nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont devenir des flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances prendront la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste ! et qui pourrait se lasser d’y réfléchir ? Non, jamais les grandeurs et les misères humaines n’ont été rapprochées de si près ; et notre mobile pensée, si facilement distraite des sombres menaces de l’avenir, a été frappée dans la même heure par toutes les images brillantes et terribles que la destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du temps.

[22] La princesse Pauline de Schwartzenberg.

Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne devait mourir que de son choix : elle était en sûreté, elle pouvait renouer le fil de la vie si vertueuse qu’elle menait depuis quinze années ; mais une de ses filles était encore en danger, et l’être le plus délicat et le plus timide se précipite au milieu de flammes qui feraient reculer les guerriers. Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû sentir ! Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter ? Qui pourrait compter assez sur son âme, pour ne pas craindre les frissonnements que la nature fait naître à l’aspect d’une mort atroce ? Une femme les a bravés ; et bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte fut maternel ; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru devant Dieu, et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle sur la terre qu’au chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place où cet ange avait péri. Ah ! tout ce qu’il y a d’horrible dans ce tableau est adouci par les rayons de la gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais la sainte des mères ; et si leurs regards n’osaient encore s’élever jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, et lui demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour leurs enfants.

Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes ? que dirait-on à ceux qui l’ont aimée ? et de quel désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l’âme ne serait-elle pas remplie !

Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure foudroierait la pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous affranchît du hasard. N’a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une douleur, où l’on n’avait d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer à souffrir ? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout ; mais savent-ils ce qu’elle est ? savent-ils si cette mort est le néant ? et dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner !

Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie passionnée peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l’expiation religieuse, s’en consolerait-il jamais ? Quand la victime est là, dans le cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur : — C’en est assez ; — au repentir : — Vous êtes pardonné ? — On croit que le principal avantage de la religion est de réveiller les remords ; mais c’est aussi bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes dans lesquelles règne le passé ; il en est que les regrets déchirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir s’acharne comme un vautour ; c’est pour elles que la religion est un soulagement du remords.