Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance de l’imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle ; son calme, qu’on trouvait doux, irrite comme l’indifférence ; les merveilles de l’univers s’obscurcissent à nos regards ; tout semble apparition, même au milieu de l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l’obscurité recelait quelque secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où fuir tant de souffrances ? Est-ce dans la mort ? Mais l’anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de l’éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon Dieu ! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel ? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du siècle.

Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit ; il l’est encore moins que la sévérité des principes religieux soit à craindre. Je ne connais qu’une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c’est celle des gens du monde ; ce sont eux qui ne conçoivent rien, qui n’excusent rien de ce qui est involontaire ; ils se sont fait un cœur humain à leur gré, pour le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient beaucoup d’admiration : « Il vous est facile de comprendre l’homme que vous avez créé ; mais celui qui est, vous ne le connaissez pas ».

La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire de certains dilemmes sur toutes les situations malheureuses de la vie, afin de se débarrasser le plus tôt qu’il est possible de la pitié qu’elles exigent d’eux. Il n’y a que deux partis à prendre, disent-ils, il faut qu’on soit tout un ou tout autre ; il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher ; il faut se consoler de ce qui est irrévocable. Ou bien, qui veut le but, veut les moyens ; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne peut se passer, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre qui ont tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le code de la sagesse vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre ces axiomes et les angoisses du cœur ? Tout cela sert très bien dans les affaires communes de la vie ; mais comment appliquer de tels conseils aux peines morales ? Elles varient toutes selon les individus, et se composent de mille circonstances diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le plus intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec nous. Chaque caractère est presque un monde nouveau pour qui sait observer avec finesse, et je ne connais dans la science du cœur humain aucune idée générale qui s’applique complètement aux exemples particuliers.

Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les situations et à toutes les manières de sentir ! En lisant les rêveries de J.-J. Rousseau, cet éloquent tableau d’un être en proie à une imagination plus forte que lui, je me suis demandé comment un homme d’esprit formé par le monde, et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau ? Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait dit l’objet de l’envie universelle, et la victime d’une conjuration qui s’étendait depuis le peuple jusqu’aux rois ; il aurait prétendu que tous ses amis l’avaient trahi, et que les services mêmes qu’on lui rendait étaient des pièges : qu’aurait alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit formé par la société ?

« Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet que vous croyez produire ; vous êtes sans doute un homme fort distingué, mais comme chacun de nous a pourtant des affaires et même des idées à soi, un livre ne remplit pas toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la paix, et même de moindres intérêts, mais qui nous concernent personnellement, nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, quelque célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les pays doivent être égaux à un philosophe comme vous ; et à quoi serviraient donc la morale et la religion que vous développez si bien dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les revers qui vous ont atteint ? Sans doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères les hommes de lettres ; mais cela ne peut s’étendre aux classes de la société qui s’embarrassent fort peu de la littérature ; d’ailleurs, si la célébrité vous importune réellement, rien de si facile que d’y échapper. N’écrivez plus ; au bout de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez aussi tranquille que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de vous rendre service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait une légère nuance d’exaltation romanesque dans votre manière de juger vos relations personnelles ? Il faut votre belle imagination pour composer la Nouvelle Héloïse ; mais un peu de raison est nécessaire dans les affaires d’ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre avec eux ; mais vous seriez bien insensé de vous en affliger ; car, de deux choses l’une, ou ils sont dignes de votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de les soupçonner ; ou si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas alors regretter de tels amis ».

Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait dit le solitaire religieux ?

« Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est vrai qu’on vous y veuille du mal ; mais s’il en était ainsi, vous auriez cela de commun avec tous les bons qui cependant ont pardonné à leurs ennemis, car Jésus-Christ et Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple. Il faut que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants : — Les malheureux ! ils n’aiment pas ; et cependant les méchants vivent aussi, pour qu’ils aient le temps de se repentir.

« Vous avez reçu du ciel des dons admirables ; s’ils vous ont servi à faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà joui d’avoir été un soldat de la vérité sur la terre ? Si vous avez attendri les cœurs par une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, mais des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consoler vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me faire entendre de vous ! C’est une belle chose que le talent, mon fils ; les hommes cherchent souvent à le dénigrer ; ils vous disent à tort que nous le condamnons au nom de Dieu ; cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez supporter l’envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu’elle peut faire éprouver.

« Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à vos peines, et voilà ce qui leur donne de l’amertume ; car toutes les douleurs qui sont restées humbles font couler doucement nos pleurs ; mais il y a du poison dans l’orgueil, et l’homme devient insensé quand il s’y livre : c’est un ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre.

« Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême de l’âme. Il y a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le talent de l’exprimer ; remerciez Dieu de qui vous tenez le charme de ces paroles faites pour enchanter l’imagination des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment qui vous les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous restez toujours religieusement bon ; les méchants mêmes se lassent de faire du mal, leur propre venin les épuise ; et puis Dieu n’est-il pas là pour avoir soin du passereau qui tombe, et du cœur de l’homme qui souffre ?