«Suis-moi.
(Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le
fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement
son ami).
«Faust! Faust!»
La pièce est interrompue après ces mots. L’intention de l’auteur est sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu lui pardonne; que la vie de Faust soit sauvée, mais que son âme soit perdue.
Il faut suppléer par l’imagination au charme qu’une très belle poésie doit ajouter aux scènes que j’ai essayé de traduire; il y a toujours dans l’art de la versification un genre de mérite reconnu de tout le monde, et qui est indépendant du sujet auquel il est appliqué. Dans la pièce de Faust, le rythme change suivant la situation, et la variété brillante qui en résulte est admirable. La langue allemande présente un plus grand nombre de combinaisons que la nôtre, et Gœthe semble les avoir toutes employées pour exprimer, avec les sons comme avec les images, la singulière exaltation d’ironie et d’enthousiasme, de tristesse et de gaîté, qui l’a porté à composer cet ouvrage. Il serait véritablement trop naïf de supposer qu’un tel homme ne sache pas toutes les fautes de goût qu’on peut reprocher à sa pièce; mais il est curieux de connaître les motifs qui l’ont déterminé à les y laisser, ou plutôt à les y mettre.
Gœthe ne s’est astreint, dans cet ouvrage, à aucun genre; ce n’est ni une tragédie, ni un roman. L’auteur a voulu abjurer dans cette composition toute manière sobre de penser et d’écrire: on y trouverait quelque rapport avec Aristophane, si les traits du pathétique de Shakespeare n’y mêlaient des beautés d’un tout autre genre. Faust étonne, émeut, attendrit; mais il ne laisse pas une douce impression dans l’âme. Quoique la présomption et le vice y soient cruellement punis, on ne sent pas dans cette punition une main bienfaisante; on dirait que le mauvais principe dirige lui-même la vengeance contre le crime qu’il fait commettre; et le remords, tel qu’il est peint dans cette pièce, semble venir de l’enfer aussi bien que la faute.
La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un grand nombre de poésies allemandes; la nature du nord s’accorde assez bien avec cette terreur; il est donc beaucoup moins ridicule en Allemagne, que cela ne le serait en France, de se servir du diable dans les fictions. A ne considérer toutes ces idées que sous le rapport littéraire, il est certain que notre imagination se figure quelque chose qui répond à l’idée d’un mauvais génie, soit dans le cœur humain, soit dans la nature: l’homme fait quelquefois le mal d’une manière, pour ainsi dire, désintéressée, sans but et même contre son but, et seulement pour satisfaire une certaine âpreté intérieure, qui donne le besoin de nuire. Il y avait à côté des divinités du paganisme d’autres divinités de la race des Titans, qui représentaient les forces révoltées de la nature; et dans le christianisme, on dirait que les mauvais penchants de l’âme sont personnifiés sous la forme des démons.
Il est impossible de lire Faust sans qu’il excite la pensée de mille manières différentes: on se querelle avec l’auteur, on l’accuse, on le justifie, mais il fait réfléchir sur tout, et, pour emprunter le langage d’un savant naïf du moyen âge, sur quelque chose de plus que tout[35]. Les critiques dont un tel ouvrage doit être l’objet sont faciles à prévoir, ou plutôt c’est le genre même de cet ouvrage qui peut encourir la censure, plus encore que la manière dont il est traité; car une telle composition doit être jugée comme un rêve; et si le bon goût veillait toujours à la porte d’ivoire des songes, pour les obliger à prendre la forme convenue, rarement ils frapperaient l’imagination.
La pièce de Faust cependant n’est certes pas un bon modèle. Soit qu’elle puisse être considérée comme l’œuvre du délire de l’esprit, ou de la satiété de la raison, il est à désirer que de telles productions ne se renouvellent pas; mais quand un génie tel que celui de Gœthe s’affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est si grande, que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes de l’art.
FIN DU TOME PREMIER.