Je me rappelle d’avoir assisté, en Saxe, à une leçon de métaphysique d’un philosophe célèbre qui citait toujours le baron de Leibnitz, et jamais l’entraînement du discours ne pouvait l’engager à supprimer ce titre de baron, qui n’allait guère avec le nom d’un grand homme mort depuis près d’un siècle.

L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à la prose écrite qu’à la prose parlée; c’est un instrument qui sert très bien quand on veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glisser avec l’allemand, comme avec le français, sur les divers sujets qui se présentent. Si l’on voulait faire aller les mots allemands du train de la conversation française, on leur ôterait toute grâce et toute dignité. Le mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps: le talent des Français, c’est de le faire oublier.

Quoique le sens des périodes allemandes ne s’explique souvent qu’à la fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par l’expression la plus piquante; et c’est cependant un des grands moyens de faire effet en conversation. L’on entend rarement parmi les Allemands ce qu’on appelle des bons mots: ce sont les pensées mêmes, et non l’éclat qu’on leur donne, qu’il faut admirer.

Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l’expression brillante, et prennent plutôt l’expression abstraite, parce qu’elle est plus scrupuleuse et s’approche davantage de l’essence même du vrai; mais la conversation ne doit donner aucune peine, ni pour comprendre ni pour parler. Dès que l’entretien ne porte pas sur les intérêts communs de la vie, et qu’on entre dans la sphère des idées, la conversation en Allemagne devient trop métaphysique; il n’y a pas assez d’intermédiaire entre ce qui est vulgaire et ce qui est sublime; et c’est cependant dans cet intermédiaire que s’exerce l’art de causer.

La langue allemande a une gaîté qui lui est propre; la société ne l’a point rendue timide, et les bonnes mœurs l’ont laissée pure; mais c’est une gaîté nationale à la portée de toutes les classes. Les sons bizarres des mots, leur antique naïveté, donnent à la plaisanterie quelque chose de pittoresque, dont le peuple peut s’amuser aussi bien que les gens du monde. Les Allemands sont moins gênés que nous dans le choix des expressions, parce que, leur langue n’ayant pas été aussi fréquemment employée dans la conversation du grand monde, elle ne se compose pas, comme la nôtre, de mots qu’un hasard, une application, une allusion, rendent ridicules, de mots enfin qui, ayant subi toutes les aventures de la société, sont proscrits injustement peut-être, mais ne sauraient plus être admis. La colère s’est souvent exprimée en allemand, mais on n’en a pas fait l’arme du persiflage; et les paroles dont on se sert sont encore dans toute leur vérité et dans toute leur force; c’est une facilité de plus: mais aussi l’on peut exprimer avec le français mille observations fines, et se permettre mille tours d’adresse dont la langue allemande est jusqu’à présent incapable.

Il faut se mesurer avec les idées en allemand, avec les personnes en français; il faut creuser à l’aide de l’allemand, il faut arriver au but en parlant français; l’un doit peindre la nature, et l’autre la société. Gœthe fait dire dans son roman de Wilhelm Meister, à une femme allemande, qu’elle s’aperçut que son amant voulait la quitter, parce qu’il lui écrivait en français. Il y a bien des phrases en effet dans notre langue, pour dire en même temps et ne pas dire, pour faire espérer sans promettre, pour promettre même sans se lier. L’allemand est moins flexible, et il fait bien de rester tel, car rien n’inspire plus de dégoût que cette langue tudesque, quand elle est employée aux mensonges, de quelque nature qu’ils soient. Sa construction traînante, ses consonnes multipliées, sa grammaire savante, ne lui permettent aucune grâce dans la souplesse; et l’on dirait qu’elle se raidit d’elle-même contre l’intention de celui qui la parle, dès qu’on veut la faire servir à trahir la vérité.

CHAPITRE XIII
De l’Allemagne du Nord.

Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans le nord de l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont extrêmement tristes; et je ne suis pas étonné que ces impressions aient empêché la plupart des Français que l’exil a conduits dans ce pays, de l’observer sans prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible: Vous êtes hors de France. C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité le pays qui nous a vus naître, nos affections ne s’en détachent jamais; et quand on est contraint à le quitter, l’existence semble déracinée, on se devient comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres plaisirs, tout était de la patrie; tout n’en est plus. On ne rencontre personne qui puisse vous parler d’autrefois, personne qui vous atteste l’identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle; l’on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant de la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces entières de la vie.

J’étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui devait me conduire à l’autre rive; le temps était froid, le ciel obscur, et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit indifférente; il est permis à l’homme d’attribuer quelque puissance à ses peines; ce n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la céleste pitié. Je m’inquiétais pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme qui répandent l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français s’impatientaient de la lenteur allemande, et s’étonnaient de n’être pas compris quand ils parlaient la seule langue qu’ils crussent admise dans les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre même pour traverser le fleuve.—Vous êtes bien tranquille! lui dis-je.—Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?—Ces simples mots me frappèrent; en effet, pourquoi faire du bruit? Mais quand des générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre.

En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des postillons, dont les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste départ vers un triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres, dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques habitants, que le bruit d’une voiture arrachait à leurs monotones occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent qu’on doit lui payer. Tout est calculé pour être immobile; et l’homme qui pense, comme celui dont l’existence n’est que matérielle, dédaignent tous les deux également la distraction du dehors.