Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, les églises gothiques, semblent préparées pour les contes de sorcières ou de revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien bâties; mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et l’intérêt de ce pays, l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts mercantiles suffisent pour développer l’intelligence des Français, et l’on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans une ville purement commerçante; mais les Allemands, éminemment capables des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s’en occupent, avec tant de méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu’ils font, qu’il ne cherchent plus alors dans la société qu’un loisir jovial, et disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de tristesse; car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes graves et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser lourdement et familièrement la patte sur l’épaule.
Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit, en littérature et en philosophie, mais nullement dans les affaires. Ils les considèrent toujours partiellement, et s’en occupent d’une façon presque mécanique. C’est le contraire en France; l’esprit des affaires y a beaucoup d’étendue, et l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en philosophie. Si un savant était poète, si un poète était savant, ils deviendraient suspects chez nous aux savants et aux poètes; mais il n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple négociant des aperçus lumineux sur les intérêts politiques et militaires de son pays. De là vient qu’en France il y a un plus grand nombre de gens d’esprit, et un moins grand nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes; en Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser en parlant des hommes; il faut presque du génie pour faire retrouver l’âme et le mouvement dans les livres. L’Allemagne ne peut attacher que ceux qui s’occupent des faits passés et des idées abstraites. Le présent et le réel appartiennent à la France, et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne paraît pas disposée à y renoncer.
Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients de l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, où l’on trouve des hommes d’une si haute conception, n’offrent souvent aucun genre d’amusement; point de spectacle, peu de société; le temps y tombe goutte à goutte, et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, envoient des députés pour traiter les intérêts de la nation. Les plus petites villes de France sont en relation avec la capitale, où tant de merveilles sont réunies. Les plus petites villes d’Italie jouissent du ciel et des beaux-arts, dont les rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le nord de l’Allemagne, il n’y a point de gouvernement représentatif, point de grande capitale; et la sévérité du climat, la médiocrité de la fortune, le sérieux du caractère, rendraient l’existence très pesante si la force de la pensée ne s’était pas affranchie de toutes ces circonstances insipides et bornées. Les Allemands ont su se créer une république des lettres animée et indépendante. Ils ont suppléé à l’intérêt des événements par l’intérêt des idées. Ils se passent de centre, parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la nature peuvent leur offrir.
Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la plupart de toute espèce de rapports avec les affaires publiques et particulières, travaillent dans l’obscurité comme les mineurs; et, placés comme eux au milieu des trésors ensevelis, ils exploitent en silence les richesses intellectuelles du genre humain.
CHAPITRE XIV
La Saxe.
Depuis la réformation, les princes de la maison de Saxe ont toujours accordé aux lettres la plus noble des protections, l’indépendance. On peut dire hardiment que dans aucun pays de la terre il n’existe autant d’instruction qu’en Saxe et dans le nord de l’Allemagne. C’est là qu’est né le protestantisme, et l’esprit d’examen s’y est soutenu depuis ce temps avec vigueur.
Pendant le dernier siècle, les électeurs de Saxe ont été catholiques; et, quoiqu’ils soient restés fidèles au serment qui les obligeait à respecter le culte de leurs sujets, cette différence de religion entre le peuple et ses maîtres a donné moins d’unité politique à l’État. Les électeurs rois de Pologne ont aimé les arts plus que la littérature, qu’ils ne gênaient pas, mais qui leur était étrangère. La musique est cultivée généralement en Saxe; la galerie de Dresde rassemble des chefs-d’œuvre qui doivent animer les artistes. La nature, aux environs de la capitale, est très pittoresque, mais la société n’y offre pas de vifs plaisirs; l’élégance d’une cour n’y prend point, l’étiquette seule peut aisément s’y établir.
On peut juger par la quantité d’ouvrages qui se vendent à Leipzig, combien les livres allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les classes, les tailleurs de pierre mêmes, se reposent de leurs travaux un livre à la main. On ne saurait s’imaginer en France à quel point les lumières sont répandues en Allemagne. J’ai vu des aubergistes, des commis de barrière, qui connaissaient la littérature française. On trouve jusque dans les villages des professeurs de grec et de latin. Il n’y a pas de petite ville qui ne renferme une assez bonne bibliothèque, et presque partout on peut citer quelques hommes recommandables par leurs talents et par leurs connaissances. Si l’on se mettait à comparer, sous ce rapport, les provinces de France avec l’Allemagne, on croirait que les deux pays sont à trois siècles de distance l’un de l’autre. Paris, réunissant dans son sein l’élite de l’empire, ôte tout intérêt à tout le reste.
Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très jolies, intitulées toutes deux la Petite Ville. Picard représente les habitants de la province cherchant sans cesse à imiter Paris, et Kotzebue les bourgeois d’une petite ville, enchantés et fiers du lieu qu’ils habitent, et qu’ils croient incomparable. La différence des ridicules donne toujours l’idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un empire pour celui qui y réside; son imagination, ses études, ou seulement sa bonhomie l’agrandit à ses yeux; chacun sait y tirer de soi-même le meilleur parti possible. L’importance qu’on met à tout prête à la plaisanterie; mais cette importance même donne du prix aux petites ressources. En France, on ne s’intéresse qu’à Paris, et l’on a raison, car c’est toute la France; et qui n’aurait vécu qu’en province n’aurait pas la moindre idée de ce qui caractérise cet illustre pays.
Les hommes distingués de l’Allemagne, n’étant point rassemblés dans une même ville, ne se voient presque pas, et ne communiquent entre eux que par leurs écrits; chacun se fait sa route à soi-même, et découvre sans cesse des contrées nouvelles dans la vaste région de l’antiquité, de la métaphysique et de la science. Ce qu’on appelle étudier en Allemagne est vraiment une chose admirable: quinze heures par jour de solitude et de travail, pendant des années entières, paraissent une manière d’exister toute naturelle; l’ennui même de la société fait aimer la vie retirée.