L’amalgame merveilleux de toutes les classes de la société ne s’obtient guère que par l’empire de la loi, la même pour tous. Un homme peut faire marcher ensemble des éléments opposés, mais «à sa mort ils se séparent[13].» L’ascendant de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses successeurs, s’est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait toujours en Prusse les deux nations qui en composaient mal une seule; l’armée, et l’état civil. Les préjugés nobiliaires subsistaient à côté des principes libéraux les plus prononcés. Enfin, l’image de la Prusse offrait un double aspect, comme celle de Janus; l’un militaire, et l’autre philosophe.

Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au partage de la Pologne. La Silésie avait été acquise par les armes, la Pologne fut une conquête machiavélique, «et l’on ne pouvait jamais espérer que des sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l’escamoteur qui se disait leur souverain[14]». D’ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient s’unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une nation admet dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, elle se fait presque autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres; car il n’y a plus dans le corps politique cet ensemble qui personnifie l’État et constitue le patriotisme.

Ces observations sur la Prusse portent toutes sur les moyens qu’elle avait de se maintenir et de se défendre: car rien, dans le gouvernement intérieur, n’y nuisait à l’indépendance et à la sécurité; c’était l’un des pays de l’Europe où l’on honorait le plus les lumières; où la liberté de fait, si ce n’est de droit, était le plus scrupuleusement respectée. Je n’ai pas rencontré dans toute la Prusse un seul individu qui se plaignît d’actes arbitraires dans le gouvernement, et cependant il n’y aurait pas eu le moindre danger à s’en plaindre; mais quand dans un état social le bonheur lui-même n’est, pour ainsi dire, qu’un accident heureux, et qu’il n’est pas fondé sur des institutions durables, qui garantissent à l’espèce humaine sa force et sa dignité, le patriotisme a peu de persévérance, et l’on abandonne facilement au hasard les avantages qu’on croit ne devoir qu’à lui. Frédéric II, l’un des plus beaux dons de ce hasard, qui semblait veiller sur la Prusse, avait su se faire aimer sincèrement dans son pays, et depuis qu’il n’est plus, on le chérit autant que pendant sa vie. Toutefois le sort de la Prusse n’a que trop appris ce que c’est que l’influence même d’un grand homme, alors que durant son règne il ne travaille point généreusement à se rendre utile: la nation tout entière s’en reposait sur son roi de son principe d’existence, et semblait devoir finir avec lui.

Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la seule de ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature allemande. Sans doute elle n’était pas de son temps à beaucoup près aussi remarquable qu’à présent; mais il faut qu’un prince allemand encourage tout ce qui est allemand. Frédéric avait le projet de rendre Berlin un peu semblable à Paris, et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques écrivains assez distingués pour avoir une littérature française. Une telle espérance devait nécessairement être trompée; les cultures factices ne prospèrent jamais; quelques individus peuvent lutter contre les difficultés que présentent les choses; mais les grandes masses suivent toujours la pente naturelle. Frédéric a fait un mal véritable à son pays en professant du mépris pour le génie des Allemands. Il en est résulté que le corps germanique a souvent conçu d’injustes soupçons contre la Prusse.

Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se firent connaître vers la fin du règne de Frédéric; mais l’opinion défavorable que ce grand monarque avait conçue dans sa jeunesse contre la littérature de son pays, ne s’effaça point, et il composa peu d’années avant sa mort un petit écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, d’ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque. Cet Allemand masqué en italien produirait le plus comique effet du monde; mais nul monarque, même en Orient, n’aurait assez de puissance pour influer ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui se prononcerait dans son empire.

Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger les muses allemandes, qui, à son insu, s’essayaient à proclamer sa gloire. Frédéric n’a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature et en philosophie; il ne les croyait pas inventeurs. Il voulait discipliner les hommes de lettres comme ses armées. «Il faut, écrivait-il en mauvais allemand, dans ses instructions à l’académie, se conformer à la méthode de Boerhaave dans la médecine, à celle de Locke dans la métaphysique, et à celle de Thomasius pour l’histoire naturelle». Ses conseils n’ont pas été suivis. Il ne se doutait guère que de tous les hommes les Allemands étaient ceux qu’on pouvait le moins assujettir à la routine littéraire et philosophique: rien n’annonçait en eux l’audace qu’ils ont montrée depuis dans le champ de l’abstraction.

Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et les hommes d’esprit français comme ses compatriotes. Rien n’était plus naturel, il faut en convenir, que de se laisser séduire par tout ce qu’il y avait de brillant et de solide dans les écrivains français à cette époque; néanmoins Frédéric aurait contribué plus efficacement encore à la gloire de son pays, s’il avait compris et développé les facultés particulières à la nation qu’il gouvernait. Mais comment résister à l’influence de son temps, et quel est l’homme dont le génie même n’est pas à beaucoup d’égards l’ouvrage de son siècle?

CHAPITRE XVII
Berlin.

Berlin est une grande ville, dont les rues sont très larges, parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l’ensemble régulier: mais comme il n’y a pas longtemps qu’elle est rebâtie, on n’y voit rien qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au milieu des habitations modernes; et ce pays nouvellement formé n’est gêné par l’ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux, dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de n’être pas embarrassé par des ruines? Je sens que j’aimerais en Amérique les nouvelles villes et les nouvelles lois: la nature et la liberté y parlent assez à l’âme pour qu’on n’y ait pas besoin de souvenirs; mais sur notre vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute moderne, quelque belle qu’elle soit, ne fait pas une impression assez sérieuse; on n’y aperçoit point l’empreinte de l’histoire du pays, ni du caractère des habitants, et ces magnifiques demeures, nouvellement construites, ne semblent destinées qu’aux rassemblements commodes des plaisirs et de l’industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis en briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les édifices et les institutions y ont âge d’homme, et rien de plus, parce qu’un homme seul en est l’auteur.

La cour, présidée par une reine belle et vertueuse, était imposante et simple tout à la fois; la famille royale, qui se répandait volontiers dans la société, savait se mêler noblement à la nation, et s’identifiait dans tous les cœurs avec la patrie. Le roi avait su fixer à Berlin J. de Müller, Ancillon, Fichte, Humboldt, Hufeland, une foule d’hommes distingués dans des genres différents; enfin tous les éléments d’une société charmante et d’une nation forte étaient là: mais ces éléments n’étaient point encore combinés ni réunis. L’esprit réussissait cependant d’une façon plus générale à Berlin qu’à Vienne; le héros du pays, Frédéric, ayant été un homme prodigieusement spirituel, le reflet de son nom faisait encore aimer tout ce qui pouvait lui ressembler. Marie-Thérèse n’a point donné une impulsion semblable aux Viennois, et ce qui dans Joseph ressemblait à de l’esprit, les en a dégoûtés.