Aucun spectacle en Allemagne n’égalait celui de Berlin. Cette ville, étant au centre du nord de l’Allemagne, peut être considérée comme le foyer de ses lumières. On y cultive les sciences et les lettres, et dans les dîners d’hommes, chez les ministres et ailleurs, on ne s’astreint point à la séparation de rang si nuisible à l’Allemagne, et l’on sait rassembler les gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange ne s’étend pas encore néanmoins jusqu’à la société des femmes: il en est quelques-unes dont les qualités et les agréments attirent autour d’elles tout ce qui se distingue; mais en général, à Berlin comme dans le reste de l’Allemagne, la société des femmes n’est pas bien amalgamée avec celle des hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France, consiste dans l’art de concilier parfaitement ensemble les avantages que l’esprit des femmes et celui des hommes réunis peuvent apporter dans la conversation. A Berlin, les hommes ne causent guère qu’entre eux; l’état militaire leur donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de ne pas se gêner pour les femmes.
Quand il y a, comme en Angleterre, de grands intérêts politiques à discuter, les sociétés d’hommes sont toujours animées par un noble intérêt commun: mais dans les pays où il n’y a pas de gouvernement représentatif, la présence des femmes est nécessaire pour maintenir tous les sentiments de délicatesse et de pureté, sans lesquels l’amour du beau doit se perdre. L’influence des femmes est plus salutaire aux guerriers qu’aux citoyens; le règne de la loi se passe mieux d’elles que celui de l’honneur; car ce sont elles seules qui conservent l’esprit chevaleresque dans une monarchie purement militaire. L’ancienne France a dû tout son éclat à cette puissance de l’opinion publique, dont l’ascendant des femmes était la cause.
Il n’y avait qu’un très petit nombre d’hommes dans les sociétés à Berlin, ce qui gâte presque toujours ceux qui s’y trouvent, en leur ôtant l’inquiétude et le besoin de plaire. Les officiers qui obtenaient un congé pour venir passer quelques mois à la ville, n’y cherchaient que la danse et le jeu. Le mélange des deux langues nuisait à la conversation, et les grandes assemblées n’offraient pas plus d’intérêt à Berlin qu’à Vienne: on doit trouver même dans tout ce qui tient aux manières, plus d’usage du monde à Vienne qu’à Berlin. Néanmoins la liberté de la presse, la réunion des hommes d’esprit, la connaissance de la littérature et de la langue allemande, qui s’était généralement répandue dans les derniers temps, faisaient de Berlin la vraie capitale de l’Allemagne nouvelle, de l’Allemagne éclairée. Les réfugiés français affaiblissaient un peu l’impulsion toute allemande dont Berlin est susceptible; ils conservaient encore un respect superstitieux pour le siècle de Louis XIV; leurs idées sur la littérature se flétrissaient et se pétrifiaient, à distance du pays d’où elles étaient tirées; mais en général Berlin aurait pris un grand ascendant sur l’esprit public en Allemagne, si l’on n’avait pas conservé, je le répète, du ressentiment contre le dédain que Frédéric avait montré pour la nation germanique.
Les écrivains philosophes ont eu souvent d’injustes préjugés contre la Prusse; ils ne voyaient en elle qu’une vaste caserne, et c’était sous ce rapport qu’elle valait le moins: ce qui doit intéresser à ce pays, ce sont les lumières, l’esprit de justice et les sentiments d’indépendance qu’on rencontre dans une foule d’individus de toutes les classes; mais le lien de ces belles qualités n’était pas encore formé. L’État, nouvellement constitué, ne reposait ni sur le temps ni sur le peuple.
Les punitions humiliantes, généralement admises parmi les troupes allemandes, froissaient l’honneur dans l’âme des soldats. Les habitudes militaires ont plutôt nui que servi à l’esprit guerrier des Prussiens; ces habitudes étaient fondées sur de vieilles méthodes qui séparaient l’armée de la nation, tandis que, de nos jours, il n’y a de véritable force que dans le caractère national. Ce caractère en Prusse est plus noble et plus exalté que les derniers événements ne pourraient le faire supposer; «et l’ardent héroïsme du malheureux prince Louis doit jeter encore quelque gloire sur ses compagnons d’armes[15]».
CHAPITRE XVIII
Des universités allemandes.
Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les plus savantes de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n’y a autant de moyens de s’instruire et de perfectionner ses facultés. A quoi tient donc que la nation manque d’énergie, et qu’elle paraisse en général lourde et bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes peut-être les plus spirituels de l’Europe? C’est à la nature des gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer ce singulier contraste. L’éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais tout s’y passe en théorie: l’éducation pratique dépend uniquement des affaires; c’est par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère est un instinct; il tient de plus près à la nature que l’esprit, et néanmoins les circonstances donnent seules aux hommes l’occasion de le développer. Les gouvernements sont les vrais instituteurs des peuples; et l’éducation publique elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ou des hommes d’État.
En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que partout ailleurs; rien ne l’arrête, et l’absence même de carrière politique, si funeste à la masse, donne encore plus de liberté aux penseurs. Mais une distance immense sépare les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il n’y a point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui ne s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes. Celui qui ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a vraiment rien à faire.
Les universités allemandes ont une ancienne réputation qui date de plusieurs siècles avant la réformation. Depuis cette époque, les universités protestantes sont incontestablement supérieures aux universités catholiques, et toute la gloire littéraire de l’Allemagne tient à ces institutions[16]. Les universités anglaises ont singulièrement contribué à répandre parmi les Anglais cette connaissance des langues et de la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux hommes d’État en Angleterre une instruction si libérale et si brillante. Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, quand on le sait bien: et, d’ailleurs, l’éloquence des nations libres se rattache à l’histoire des Grecs et des Romains, comme à celle d’anciens compatriotes. Mais les universités allemandes, quoique fondées sur des principes analogues à ceux d’Angleterre, en diffèrent à beaucoup d’égards: la foule des étudiants qui se réunissaient à Gœttingue, Halle, Iéna, etc., formaient presque un corps libre dans l’État: les écoliers riches et pauvres ne se distinguaient entre eux que par leur mérite personnel, et les étrangers, qui venaient de tous les coins du monde, se soumettaient avec plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle pouvait seule altérer.
Il y avait de l’indépendance, et même de l’esprit militaire, parmi les étudiants; et si, en sortant de l’université, ils avaient pu se vouer aux intérêts publics, leur éducation eût été très favorable à l’énergie du caractère: mais ils rentraient dans les habitudes monotones et casanières qui dominent en Allemagne, et perdaient par degrés l’élan et la résolution que la vie de l’université leur avait inspirés; il ne leur en restait qu’une instruction très étendue.