Dans chaque université allemande plusieurs professeurs étaient en concurrence pour chaque branche d’enseignement; ainsi, les maîtres avaient eux-mêmes de l’émulation, intéressés qu’ils étaient à l’emporter les uns sur les autres, en attirant un plus grand nombre d’écoliers. Ceux qui se destinaient à telle ou telle carrière en particulier, la médecine, le droit, etc., se trouvaient naturellement appelés à s’instruire sur d’autres sujets; et de là vient l’universalité de connaissances que l’on remarque dans presque tous les hommes instruits de l’Allemagne. Les universités possédaient des biens en propre, comme le clergé; elles avaient une juridiction à elles; et c’est une belle idée de nos pères que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout à fait libres. L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances; mais à l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit puiser ses idées dans une source non altérée.

L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que celles des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand géomètre, dont la pensée profonde planait sur la science dont il s’occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les mathématiques: cette étude, dans le premier âge, n’exerce que le mécanisme de l’intelligence; les enfants que l’on occupe de si bonne heure à calculer, perdent toute cette sève de l’imagination, alors si belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse d’esprit transcendante: car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n’est positif, aucun n’est absolu: il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul.

Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les seules qui servent de guides dans les affaires, comme dans les arts, comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention, sans laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature: au sommet de la pensée, l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir; mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques, ne consacrent-ils pas tout leur temps à cette science! On n’exerce chez eux qu’une seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral, dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme comme le corps, en ne fortifiant qu’une partie.

Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique. Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie; sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre des motifs divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu’il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.

Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de respect pour la force; et cette énergie sublime qui ne compte pour rien les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s’accorde difficilement avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques.

Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi bien que pour celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude des mathématiques dans son temps, et comme une portion de l’instruction totale, mais non en faire la base de l’éducation, et par conséquent le principe déterminant du caractère et de l’âme.

Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent de commencer l’enseignement par les sciences naturelles; elles ne sont dans l’enfance qu’un simple divertissement; ce sont des hochets savants qui accoutument à s’amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On s’est imaginé qu’il fallait, autant qu’on le pouvait, épargner de la peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle pour jouets, des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi est un système erroné. S’il était possible qu’un enfant apprît bien quelque chose en s’amusant, je regretterais encore pour lui le développement d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus essentielle qu’une connaissance de plus. Je sais qu’on me dira que les mathématiques rendent particulièrement appliqué; mais elles n’habituent pas à rassembler, à apprécier, à concentrer: l’attention qu’elles exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite: l’esprit humain agit en mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même.

L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la peine en tout genre est un des grands secrets de la nature: l’esprit de l’enfant doit s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. Le perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le perfectionnement du second à la douleur: il est à souhaiter sans doute que les parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret; mais il n’y a d’important, à toutes les époques de la vie, que ce qui agit sur le centre même de l’existence, et l’on considère trop souvent l’être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des cartes, une quantité de choses à votre enfant; mais vous ne lui apprendrez pas à apprendre; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l’enfant ne sera plus dans votre dépendance.

Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes et modernes a été la base de tous les établissements d’éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe: le sens d’une phrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel; ce problème est tout à fait proportionné à l’intelligence de l’enfant: d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à la conception de la phrase; et bientôt après le charme de l’expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de l’homme, se fait sentir par degrés à l’enfant qui traduit. Il s’essaie tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois; il s’introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d’analogies et de vraisemblances; et l’activité spontanée de l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu’elle fait mouvoir à la fois lui donne l’avantage sur tout autre travail, et l’on est trop heureux d’employer la mémoire flexible de l’enfant à retenir un genre de connaissances, sans lequel il serait borné toute sa vie au cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est exclusif.

L’étude de la grammaire exige la même suite et la même force d’attention que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées l’une à l’autre, comme le calcul enchaîne les chiffres; la logique grammaticale est aussi précise que celle de l’algèbre, et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de vivant dans notre esprit: les mots sont en même temps des chiffres et des images; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle; ainsi l’on trouve dans la métaphysique de la grammaire l’exactitude du raisonnement et l’indépendance de la pensée réunies ensemble; tout a passé par les mots et tout s’y retrouve quand on sait les examiner: les langues sont inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin.