L’impartialité naturelle à l’esprit des Allemands les porte à s’occuper des littératures étrangères, et l’on ne trouve guère d’hommes un peu au-dessus de la classe commune, en Allemagne, à qui la lecture de plusieurs langues ne soit familière. En sortant des écoles on sait déjà d’ordinaire très bien le latin et même le grec. L’éducation des universités allemandes, dit un écrivain français, commence où finit celle de plusieurs nations de l’Europe. Non seulement les professeurs sont des hommes d’une instruction étonnante, mais ce qui les distingue surtout, c’est un enseignement très scrupuleux. En Allemagne, on met de la conscience dans tout, et rien en effet ne peut s’en passer. Si l’on examine le cours de la destinée humaine, on verra que la légèreté peut conduire à tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde. Il n’y a que l’enfance dans qui la légèreté soit un charme; il semble que le Créateur tienne encore l’enfant par la main, et l’aide à marcher doucement sur les nuages de la vie. Mais quand le temps livre l’homme à lui-même, ce n’est que dans le sérieux de son âme qu’il trouve des pensées, des sentiments et des vertus.

CHAPITRE XIX
Des institutions particulières d’éducation et de bienfaisance.

Il paraîtra d’abord inconséquent de louer l’ancienne méthode, qui faisait de l’étude des langues la base de l’éducation, et de considérer l’école de Pestalozzi comme l’une des meilleures institutions de notre siècle; je crois cependant que ces deux manières de voir peuvent se concilier. De toutes les études, celle qui donne chez Pestalozzi les résultats les plus brillants, ce sont les mathématiques. Mais il me paraît que sa méthode pourrait s’appliquer à plusieurs autres parties de l’instruction, et qu’elle y ferait faire des progrès sûrs et rapides. Rousseau a senti que les enfants, avant l’âge de douze à treize ans, n’avaient point l’intelligence nécessaire pour les études qu’on exigeait d’eux, ou plutôt pour la méthode d’enseignement à laquelle on les soumettait. Ils répétaient sans comprendre, ils travaillaient sans s’instruire; et ne recueillaient souvent de l’éducation que l’habitude de faire leur tâche sans la concevoir, et d’esquiver le pouvoir du maître par la ruse de l’écolier. Tout ce que Rousseau a dit contre cette éducation routinière est parfaitement vrai; mais, comme il arrive souvent, ce qu’il propose comme remède est encore plus mauvais que le mal.

Un enfant qui, d’après le système de Rousseau, n’aurait rien appris jusqu’à l’âge de douze ans, aurait perdu six années précieuses de sa vie; ses organes intellectuels n’acquerraient jamais la flexibilité que l’exercice, dès la première enfance, pouvait seul leur donner. Les habitudes d’oisiveté seraient tellement enracinées en lui, qu’on le rendrait bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour la première fois, à l’âge de douze ans, qu’en l’accoutumant depuis qu’il existe à le regarder comme une condition nécessaire de la vie. D’ailleurs, l’espèce de soin que Rousseau exige de l’instituteur, pour suppléer à l’instruction, et pour la faire arriver par la nécessité, obligerait chaque homme à consacrer sa vie entière à l’éducation d’un autre, et les grands-pères seuls se trouveraient libres de commencer une carrière personnelle. De tels projets sont chimériques, tandis que la méthode de Pestalozzi est réelle, applicable, et peut avoir une grande influence sur la marche future de l’esprit humain.

Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent pas ce qu’ils apprennent, et il en conclut qu’ils ne doivent rien apprendre. Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait que les enfants ne comprennent pas, et sa méthode simplifie et gradue les idées de telle manière qu’elles sont mises à la portée de l’enfance, et que l’esprit de cet âge arrive sans se fatiguer aux résultats les plus profonds. En passant avec exactitude par tous les degrés du raisonnement, Pestalozzi met l’enfant en état de découvrir lui-même ce qu’on veut lui enseigner.

Il n’y a point d’à peu près dans la méthode de Pestalozzi: on entend bien, ou l’on n’entend pas: car toutes les propositions se touchent de si près, que le second raisonnement est toujours la conséquence immédiate du premier. Rousseau a dit que l’on fatiguait la tête des enfants par les études que l’on exigeait d’eux; Pestalozzi les conduit toujours par une route si facile et si positive, qu’il ne leur en coûte pas plus de s’initier dans les sciences les plus abstraites, que dans les occupations les plus simples; chaque pas dans ces sciences est aussi aisé, par rapport à l’antécédent, que la conséquence la plus naturelle tirée des circonstances les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants, c’est de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer sans qu’ils sachent ce qu’ils croient avoir appris. Il y a dans leur tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout examen redoutable, et leur inspire un invincible dégoût pour le travail. Il n’existe pas de trace de ces inconvénients chez Pestalozzi: les enfants s’amusent de leurs études, non pas qu’on leur en fasse un jeu, ce qui, comme je l’ai déjà dit, met l’ennui dans le plaisir et la frivolité dans l’étude; mais parce qu’ils goûtent dès l’enfance le plaisir des hommes faits, savoir, comprendre, et terminer ce dont ils sont chargés.

La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment bon, n’est pas une découverte entièrement nouvelle, mais une application éclairée et persévérante de vérités déjà connues. La patience, l’observation, et l’étude philosophique des procédés de l’esprit humain, lui ont fait connaître ce qu’il y a d’élémentaire dans les pensées, et de successif dans leur développement; et il a poussé plus loin qu’un autre la théorie et la pratique de la gradation dans l’enseignement. On a appliqué avec succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, à la musique; mais il serait fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses principes, les fissent servir à tous les genres de connaissances. Celle de l’histoire en particulier n’est pas encore bien conçue. On n’a point observé la gradation des impressions dans la littérature, comme celle des problèmes dans les sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à faire pour porter au plus haut point l’éducation, c’est-à-dire, l’art de se placer en arrière de ce qu’on sait pour le faire comprendre aux autres.

Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul arithmétique; c’était aussi la méthode des anciens. La géométrie parle plus à l’imagination que les mathématiques abstraites. C’est bien fait de réunir autant qu’il est possible la précision de l’enseignement à la vivacité des impressions, si l’on veut se rendre maître de l’esprit humain tout entier; car ce n’est pas la profondeur même de la science, mais l’obscurité dans la manière de la présenter, qui seule peut empêcher les enfants de la saisir: ils comprennent tout de degré en degré: l’essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison dans l’enfance. Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu’il est possible, dès qu’on s’astreint à ne la jamais hâter.

C’est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier, que ces visages d’enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent naturellement une expression réfléchie: ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d’un âge mûr s’occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquable, c’est que ni la punition ni la récompense ne sont nécessaires pour les exciter dans leurs travaux. C’est peut-être la première fois qu’une école de cent cinquante enfants va sans le ressort de l’émulation et de la crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l’homme, quand on éloigne de son cœur la jalousie et l’humiliation, quand il ne voit point dans ses camarades des rivaux, ni dans ses maîtres des juges! Rousseau voulait soumettre l’enfant à la loi de la destinée; Pestalozzi crée lui-même cette destinée, pendant le cours de l’éducation de l’enfant, et dirige ses décrets pour son bonheur et son perfectionnement. L’enfant se sent libre, parce qu’il se plaît dans l’ordre général qui l’entoure, et dont l’égalité parfaite n’est point dérangée même par les talents plus ou moins distingués de quelques-uns. Il ne s’agit pas là de succès, mais de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs camarades; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques imperfections dans leur méthode, et recommencent leur propre éducation pour mieux juger des difficultés de l’enseignement.

On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n’étouffe l’imagination, et ne s’oppose à l’originalité de l’esprit; il est difficile qu’il y ait une éducation pour le génie, et ce n’est guère que la nature et le gouvernement qui l’inspirent ou l’excitent. Mais ce ne peut être un obstacle au génie, que des connaissances primitives parfaitement claires et sûres; elles donnent à l’esprit un genre de fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes. Il faut considérer l’école de Pestalozzi comme bornée jusqu’à présent à l’enfance. L’éducation qu’il donne n’est définitive que pour les gens du peuple; mais c’est par cela même qu’elle peut exercer une influence très salutaire sur l’esprit national. L’éducation, pour les hommes riches, doit être partagée en deux époques: dans la première, les enfants sont guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils s’instruisent volontairement, et cette éducation de choix, c’est dans les grandes universités qu’il faut la recevoir. L’instruction qu’on acquiert chez Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque classe qu’il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les palais des rois.