On aurait tort si l’on croyait en France qu’il n’y a rien de bon à prendre dans l’école de Pestalozzi, que sa méthode rapide pour apprendre à calculer. Pestalozzi lui-même n’est pas mathématicien; il sait mal les langues; il n’a que le génie et l’instinct du développement intérieur de l’intelligence des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si noble calme sur les affections du cœur, Pestalozzi l’a jugée nécessaire aussi dans les opérations de l’esprit. Il pense qu’il y a un plaisir de moralité dans des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les connaissances superficielles inspirent une sorte d’arrogance dédaigneuse, qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou ridicule, tout ce qu’on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces connaissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu’on ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d’instruction, dont on ne peut s’empêcher d’être honteux. Savoir parfaitement ce qu’on sait, donne un repos à l’esprit, qui ressemble à la satisfaction de la conscience. La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de l’intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement qu’avec les hommes, est le principal mérite de son école; c’est par là qu’il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des enfants d’une façon tout à fait désintéressée. Quand, dans un établissement public, aucun des calculs personnels des chefs n’est satisfait, il faut chercher le mobile de cet établissement dans leur amour de la vertu: les jouissances qu’elle donne peuvent seules se passer de trésors et de pouvoir.

On n’imiterait point l’institut de Pestalozzi en transportant ailleurs sa méthode d’enseignement; il faut établir avec elle la persévérance dans les maîtres, la simplicité dans les écoliers, la régularité dans le genre de vie, enfin surtout, les sentiments religieux qui animent cette école. Les pratiques du culte n’y sont pas suivies avec plus d’exactitude qu’ailleurs; mais tout s’y passe au nom de la Divinité, au nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion habituelle du cœur. La vérité, la bonté, la confiance, l’affection, entourent les enfants; c’est dans cette atmosphère qu’ils vivent, et, pour quelque temps du moins, ils restent étrangers à toutes les passions haineuses, à tous les préjugés orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe, Fichte, a dit qu’il attendait la régénération de la nation allemande de l’institut de Pestalozzi: il faut convenir au moins qu’une révolution fondée sur de pareils moyens ne serait ni violente ni rapide; car l’éducation, quelque bonne qu’elle puisse être, n’est rien en comparaison de l’influence des événements publics: l’instruction perce goutte à goutte le rocher, mais le torrent l’enlève en un jour.

Il faut rendre surtout hommage à Pestalozzi, pour le soin qu’il a pris de mettre son institut à la portée des personnes sans fortune, en réduisant le prix de sa pension autant qu’il était possible. Il s’est constamment occupé de la classe des pauvres, et veut lui assurer le bienfait des lumières pures et de l’instruction solide. Les ouvrages de Pestalozzi sont, sous ce rapport, une lecture très curieuse: il a fait des romans dans lesquels les situations de la vie des gens du peuple sont peintes avec un intérêt, une vérité et une moralité parfaites. Les sentiments qu’il exprime dans ces écrits sont, pour ainsi dire, aussi élémentaires que les principes de sa méthode. On est étonné de pleurer pour un mot, pour un détail si simple, si vulgaire même, que la profondeur seule des émotions le relève. Les gens du peuple sont un état intermédiaire entre les sauvages et les hommes civilisés; quand ils sont vertueux, ils ont un genre d’innocence et de bonté qui ne peut se rencontrer dans le monde. La société pèse sur eux, ils luttent avec la nature, et leur confiance en Dieu est plus animée, plus constante que celle des riches. Sans cesse menacés par le malheur, recourant sans cesse à la prière, inquiets chaque jour, sauvés chaque soir, les pauvres se sentent sous la main immédiate de celui qui protège ce que les hommes ont délaissé, et leur probité, quand ils en ont, est singulièrement scrupuleuse.

Je me rappelle, dans un roman de Pestalozzi, la restitution de quelques pommes de terre par un enfant qui les avait volées: sa grand’mère mourante lui ordonne de les reporter au propriétaire du jardin où il les a prises, et cette scène attendrit jusqu’au fond du cœur. Ce pauvre crime, si l’on peut s’exprimer ainsi, causant de tels remords; la solennité de la mort, à travers les misères de la vie, la vieillesse et l’enfance rapprochées par la voix de Dieu, qui parle également à l’une et à l’autre, tout cela fait mal, et bien mal: car dans nos fictions poétiques, les pompes de la destinée soulagent un peu de la pitié que causent les revers; mais l’on croit voir dans ces romans populaires une faible lampe éclairer une petite cabane, et la bonté de l’âme ressort au milieu de toutes les douleurs qui la mettent à l’épreuve.

L’art du dessin pouvant être considéré sous des rapports d’utilité, l’on peut dire que, parmi les arts d’agrément, le seul introduit dans l’école de Pestalozzi, c’est la musique, et il faut le louer encore de ce choix. Il y a tout un ordre de sentiments, je dirais même tout un ordre de vertus, qui appartiennent à la connaissance, ou du moins au goût de la musique; et c’est une grande barbarie que de priver de telles impressions une portion nombreuse de la race humaine. Les anciens prétendaient que les nations avaient été civilisées par la musique, et cette allégorie a un sens très profond; car il faut toujours supposer que le lien de la société s’est formé par la sympathie ou par l’intérêt, et certes la première origine est plus noble que l’autre.

Pestalozzi n’est pas le seul, dans la Suisse allemande, qui s’occupe avec zèle de cultiver l’âme du peuple: c’est sous ce rapport que l’établissement de M. de Fellemberg m’a frappée. Beaucoup de gens y sont venus chercher de nouvelles lumières sur l’agriculture, et l’on dit qu’à cet égard ils ont été satisfaits; mais ce qui mérite principalement l’estime des amis de l’humanité, c’est le soin que prend M. de Fellemberg de l’éducation des gens du peuple; il fait instruire, selon la méthode de Pestalozzi, les maîtres d’école des villages, afin qu’ils enseignent à leur tour les enfants; les ouvriers qui labourent ses terres apprennent la musique des psaumes, et bientôt on entendra dans la campagne les louanges divines chantées avec des voix simples, mais harmonieuses, qui célèbreront à la fois la nature et son auteur. Enfin M. de Fellemberg cherche, par tous les moyens possibles, à former entre la classe inférieure et la nôtre un lien libéral, un lien qui ne soit pas uniquement fondé sur les intérêts pécuniaires des riches et des pauvres.

L’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique nous apprend qu’il suffit des institutions libres pour développer l’intelligence et la sagesse du peuple; mais c’est un pas de plus que de lui donner par delà le nécessaire, en fait d’instruction. Le nécessaire en tout genre a quelque chose de révoltant quand ce sont les possesseurs du superflu qui le mesurent. Ce n’est pas assez de s’occuper des gens du peuple sous un point de vue d’utilité, il faut aussi qu’ils participent aux jouissances de l’imagination et du cœur. C’est dans le même esprit que des philanthropes très éclairés se sont occupés de la mendicité à Hambourg. Ils n’ont mis dans leurs établissements de charité, ni despotisme, ni spéculation économique; ils ont voulu que les hommes malheureux souhaitassent eux-mêmes le travail qu’on leur demande, autant que les bienfaits qu’on leur accorde. Comme ils ne faisaient point des pauvres un moyen, mais un but, ils ne leur ont pas ordonné l’occupation, mais ils la leur ont fait désirer. Sans cesse on voit, dans les différents comptes rendus de ces établissements de charité, qu’il importait bien plus à leurs fondateurs de rendre les hommes meilleurs, que de les rendre plus utiles; et c’est ce haut point de vue philosophique qui caractérise l’esprit de sagesse et de liberté de cette ancienne ville hanséatique.

Il y a beaucoup de bienfaisance dans le monde, et celui qui n’est pas capable de servir ses semblables par le sacrifice de son temps et de ses penchants, leur fait volontiers du bien avec de l’argent: c’est toujours quelque chose, et nulle vertu n’est à dédaigner. Mais la masse considérable des aumônes particulières n’est point sagement dirigée dans la plupart des pays, et l’un des services les plus éminents que le baron de Voght et ses excellents compatriotes aient rendus à l’humanité, c’est de montrer que sans nouveaux sacrifices, sans que l’État intervînt, la bienfaisance particulière suffisait au soulagement du malheur. Ce qui s’opère par les individus convient singulièrement à l’Allemagne, où chaque chose, prise séparément, vaut mieux que l’ensemble.

Les entreprises charitables doivent prospérer dans la ville de Hambourg; il y a tant de moralité parmi ses habitants, que pendant longtemps on y a payé les impôts dans une espèce de tronc, sans que jamais personne surveillât ce qu’on y portait: ces impôts devaient être proportionnés à la fortune de chacun, et, calcul fait, ils ont toujours été scrupuleusement acquittés. Ne croit-on pas raconter un trait de l’âge d’or, si toutefois dans l’âge d’or il y avait des richesses privées et des impôts publics? On ne saurait assez admirer combien, sous le rapport de l’enseignement comme sous celui de l’administration, la bonne foi rend tout facile. On devrait bien lui accorder tous les honneurs qu’obtient l’habileté; car en résultat elle s’entend mieux même aux affaires de ce monde.

CHAPITRE XX
La fête d’Interlaken.