Dans ses romans philosophiques, Agathon, Pérégrinus Protée, il arrive tout de suite à l’analyse, à la discussion, à la métaphysique; il se fait un devoir d’y mêler ce qu’on appelle communément des fleurs; mais l’on sent que son penchant naturel serait d’approfondir tous les sujets qu’il essaie de parcourir. Le sérieux et la gaîté sont l’un et l’autre trop prononcés, dans les romans de Wieland, pour être réunis; car, en toute chose, les contrastes sont piquants, mais les extrêmes opposés fatiguent.

Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et philosophique qui rende indifférent à tout, excepté à la manière piquante d’exprimer cette insouciance. Jamais un Allemand ne peut arriver à cette brillante liberté de plaisanterie; la vérité l’attache trop, il veut savoir et expliquer ce que les choses sont, et lors même qu’il adopte des opinions condamnables, un repentir secret ralentit sa marche malgré lui. La philosophie épicurienne ne convient pas à l’esprit des Allemands; ils donnent à cette philosophie un caractère dogmatique, tandis qu’elle n’est séduisante que lorsqu’elle se présente sous des formes légères: dès qu’on lui prête des principes, elle déplaît à tous également.

Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de grâce et d’originalité que ses écrits en prose: l’Obéron et les autres poèmes dont je parlerai à part, sont pleins de charme et d’imagination. On a cependant reproché à Wieland d’avoir traité l’amour avec trop peu de sévérité, et il doit être ainsi jugé chez ces Germains qui respectent encore un peu les femmes, à la manière de leurs ancêtres; mais quels qu’aient été les écarts d’imagination que Wieland se soit permis, on ne peut s’empêcher de reconnaître en lui une sensibilité véritable; il a souvent eu bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l’amour, mais une nature sérieuse l’empêche de s’y livrer hardiment; il ressemble à ce prophète qui bénit au lieu de maudire; il finit par s’attendrir, en commençant par l’ironie.

L’entretien de Wieland a beaucoup de charme, précisément parce que ses qualités naturelles sont en opposition avec sa philosophie. Ce désaccord peut lui nuire comme écrivain, mais rend sa société très piquante: il est animé, enthousiaste, et comme tous les hommes de génie, jeune encore dans sa vieillesse; et cependant il veut être sceptique, et s’impatiente quand on se sert de sa belle imagination même pour le porter à la croyance. Naturellement bienveillant, il est néanmoins susceptible d’humeur; quelquefois parce qu’il n’est pas content de lui, quelquefois parce qu’il n’est pas content des autres: il n’est pas content de lui, parce qu’il voudrait arriver à un degré de perfection dans la manière d’exprimer ses pensées, à laquelle les choses et les mots ne se prêtent pas; il ne veut pas s’en tenir à ces à peu près qui conviennent mieux à l’art de causer que la perfection même: il est quelquefois mécontent des autres, parce que sa doctrine un peu relâchée et ses sentiments exaltés ne sont pas faciles à concilier ensemble. Il y a en lui un poète allemand et un philosophe français, qui se fâchent alternativement l’un pour l’autre; mais ses colères cependant sont très douces à supporter; et sa conversation, remplie d’idées et de connaissances, servirait de fonds à l’entretien de beaucoup d’hommes d’esprit en divers genres.

Les nouveaux écrivains, qui ont exclu de la littérature allemande toute influence étrangère, ont été souvent injustes envers Wieland: c’est lui dont les ouvrages, même dans la traduction, ont excité l’intérêt de toute l’Europe; c’est lui qui a fait servir la science de l’antiquité au charme de la littérature; c’est lui qui a donné, dans les vers, à sa langue féconde, mais rude, une flexibilité musicale et gracieuse; il est vrai cependant qu’il n’était pas avantageux à son pays que ses écrits eussent des imitateurs: l’originalité nationale vaut mieux, et l’on devait, tout en reconnaissant Wieland pour un grand maître, souhaiter qu’il n’eût pas de disciples.

CHAPITRE V
Klopstock.

Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables dans l’école anglaise que dans l’école française. Parmi les écrivains formés par la littérature anglaise, il faut compter d’abord cet admirable Haller, dont le génie poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues plus générales sur ses phénomènes; Gessner, que l’on goûte en France, plus même qu’en Allemagne; Gleim, Ramler, etc., et avant eux tous Klopstock.

Son génie s’était enflammé par la lecture de Milton et de Young; mais c’est avec lui que l’école vraiment allemande a commencé. Il exprime d’une manière fort heureuse, dans une de ses odes, l’émulation des deux muses.

«J’ai vu.... Oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je l’avenir? J’ai vu la muse de la Germanie entrer en lice avec la muse anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la victoire.

«Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguaient à peine, l’un ombragé de chêne, l’autre entouré de palmiers[19].