C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas désigner le vainqueur.

Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen des ouvrages de Klopstock, sous le point de vue littéraire, et je me borne à les indiquer maintenant comme des actions de sa vie. Tous ses ouvrages ont eu pour but, ou de réveiller le patriotisme dans son pays, ou de célébrer la religion: si la poésie avait ses saints, Klopstock devrait être compté comme l’un des premiers.

La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des psaumes chrétiens: c’est le David du Nouveau Testament, que Klopstock; mais ce qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c’est l’hymne religieuse, sous la forme d’un poème épique, à laquelle il a consacré vingt années, la Messiade. Les chrétiens possédaient deux poèmes, l’Enfer, du Dante, et le Paradis Perdu, de Milton: l’un était plein d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles, excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté; c’est au divin Sauveur des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l’Église ont inspiré le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beautés du poème de Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament; il sait faire ressortir de la simplicité divine de l’Évangile, un charme de poésie qui n’en altère point la pureté.

Lorsqu’on commence ce poème, on croit entrer dans une grande église, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement et le recueillement qu’inspirent les temples du Seigneur, s’emparent de l’âme en lisant la Messiade.

Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but de son existence: il me semble que les hommes s’acquitteraient tous dignement envers la vie, si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande idée, signalaient leur passage sur la terre; et c’est déjà une preuve honorable de caractère que de diriger vers une même entreprise les rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses travaux. De quelque manière qu’on juge les beautés et les défauts de la Messiade, on devrait en lire souvent quelques vers: la lecture entière de l’ouvrage peut fatiguer; mais chaque fois qu’on y revient, l’on respire comme un parfum de l’âme, qui fait sentir de l’attrait pour toutes les choses célestes.

Après de longs travaux, après un grand nombre d’années, Klopstock enfin termina son poème. Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières le noble orgueil qui leur répondait de la durée immortelle de leurs ouvrages: Exegi monumentum æere perennius: et, nomenque erit indelebile nostrum[20]. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra l’âme de Klopstock quand la Messiade fut achevée. Il l’exprime ainsi dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème.

«Je l’espérais de toi, ô Médiateur céleste! j’ai chanté le cantique de la nouvelle alliance. La redoutable carrière est parcourue, et tu m’as pardonné mes pas chancelants.

«Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais retentir les accords de ma harpe; hâte-toi; mon cœur est inondé de joie, et je verse des pleurs de ravissement.

«Je ne demande aucune récompense; n’ai-je pas déjà goûté les plaisirs des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu? L’émotion pénétra mon âme jusque dans ses profondeurs, et ce qu’il y a de plus intime en mon être fut ébranlé.

«Le ciel et la terre disparurent à mes regards; mais bientôt l’orage se calma: le souffle de ma vie ressemblait à l’air pur et serein d’un jour de printemps.