Combien un tel homme était loin de l’envie, de l’égoïsme, des fureurs de vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs talents! S’ils en avaient eu davantage, aucun de ces défauts ne les aurait agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand un peu d’esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère; mais le vrai génie inspire de la reconnaissance et de la modestie: car on sent qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a donné y a mises.
On trouve dans la seconde partie de la Messiade, un très beau morceau sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans l’Evangile comme l’image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a fait des derniers moments de Marie un tableau de la mort du juste. Lorsqu’à son tour il était aussi sur son lit de mort, il répétait d’une voix expirante ses vers sur Marie; il se les rappelait, à travers les ombres du cercueil, et les prononçait tout bas, pour s’exhorter lui-même à bien mourir: ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient assez purs pour consoler le vieillard.
Ah! qu’il est beau, le talent, quand on ne l’a jamais profané, quand il n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la forme attrayante des beaux-arts, les sentiments généreux et les espérances religieuses obscurcies au fond de leur cœur!
Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie funèbre de l’enterrement de Klopstock. Le poète était vieux quand il cessa de vivre; mais l’homme vertueux saisissait déjà les palmes immortelles qui rajeunissent l’existence, et fleurissent sur les tombeaux. Tous les habitants de Hambourg rendirent au patriarche de la littérature les honneurs qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et les mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritait sa belle vie.
CHAPITRE VI
Lessing et Winckelmann.
La littérature allemande est peut-être la seule qui ait commencé par la critique; partout ailleurs la critique est venue après les chefs-d’œuvre: mais en Allemagne elle les a produits. L’époque où les lettres y ont eu le plus d’éclat est cause de cette différence. Diverses nations s’étant illustrées depuis plusieurs siècles dans l’art d’écrire, les Allemands arrivèrent après toutes les autres, et crurent n’avoir rien de mieux à faire que de suivre la route déjà tracée; il fallait donc que la critique écartât d’abord l’imitation, pour faire place à l’originalité. Lessing écrivit en prose avec une netteté et une précision tout à fait nouvelles: la profondeur des pensées embarrasse souvent le style des écrivains de la nouvelle école; Lessing, non moins profond, avait quelque chose d’âpre dans le caractère, qui lui faisait trouver les paroles les plus précises et les plus mordantes. Lessing était toujours animé dans ses écrits par un mouvement hostile contre les opinions qu’il attaquait, et l’humeur donne du relief aux idées.
Il s’occupa tour à tour du théâtre, de la philosophie, des antiquités, de la théologie, poursuivant partout la vérité, comme un chasseur qui trouve encore plus de plaisir dans la course que dans le but. Son style a quelque rapport avec la concision vive et brillante des Français; il tendait à rendre l’allemand classique: les écrivains de la nouvelle école embrassent plus de pensées à la fois, mais Lessing doit être plus généralement admiré; c’est un esprit neuf et hardi, et qui reste néanmoins à la portée du commun des hommes; sa manière de voir est allemande, sa manière de s’exprimer européenne. Dialecticien spirituel et serré dans ses arguments, l’enthousiasme pour le beau remplissait cependant le fond de son âme; il avait une ardeur sans flamme, une véhémence philosophique toujours active, et qui produisait, par des coups redoublés, des effets durables.
Lessing analysa le théâtre français, alors généralement à la mode dans son pays, et prétendit que le théâtre anglais avait plus de rapport avec le génie de ses compatriotes. Dans ses jugements sur Mérope, Zaïre, Sémiramis et Rodogune, ce n’est point telle ou telle invraisemblance particulière qu’il relève; il s’attaque à la sincérité des sentiments et des caractères, et prend à partie les personnages de ces fictions comme des êtres réels: sa critique est un traité sur le cœur humain, autant qu’une poétique théâtrale. Pour apprécier avec justice les observations de Lessing sur le système dramatique en général, il faut examiner, comme nous le ferons dans les chapitres suivants, les principales différences de la manière de voir des Français et des Allemands à cet égard. Mais ce qui importe à l’histoire de la littérature, c’est qu’un Allemand ait eu le courage de critiquer un grand écrivain français, et de plaisanter avec esprit le prince des moqueurs, Voltaire lui-même.
C’était beaucoup pour une nation sous le poids de l’anathème qui lui refusait le goût et la grâce, de s’entendre dire qu’il existait dans chaque pays un goût national, une grâce naturelle, et que la gloire littéraire pouvait s’acquérir par des chemins divers. Les écrits de Lessing donnèrent une impulsion nouvelle; on lut Shakespeare, on osa se dire Allemand en Allemagne, et les droits de l’originalité s’établirent à la place du joug de la correction.
Lessing a composé des pièces de théâtre et des ouvrages philosophiques qui méritent d’être examinés à part; il faut toujours considérer les auteurs allemands sous plusieurs points de vue. Comme ils sont encore plus distingués par la faculté de penser que par le talent, ils ne se vouent point exclusivement à tel ou tel genre; la réflexion les attire successivement dans des carrières différentes.