Parmi les écrits de Lessing, l’un des plus remarquables, c’est le Laocoon; il caractérise les sujets qui conviennent à la poésie et à la peinture, avec autant de philosophie dans les principes que de sagacité dans les exemples. Toutefois, l’homme qui fit une véritable révolution en Allemagne dans la manière de considérer les arts, et par les arts la littérature, c’est Winckelmann; je parlerai de lui ailleurs sous le rapport de son influence sur les arts; mais la beauté de son style est telle, qu’il doit être mis au premier rang des écrivains allemands.
Cet homme, qui n’avait connu d’abord l’antiquité que par les livres, voulut aller considérer ses nobles restes; il se sentit attiré vers le Midi avec ardeur; on retrouve encore souvent dans les imaginations allemandes quelques traces de cet amour du soleil, de cette fatigue du Nord qui entraîna les peuples septentrionaux dans les contrées méridionales. Un beau ciel fait naître des sentiments semblables à l’amour de la patrie. Quand Winckelmann, après un long séjour en Italie, revint en Allemagne, l’aspect de la neige, des toits pointus qu’elle couvre, et des maisons enfumées, le remplissait de tristesse. Il lui semblait qu’il ne pouvait plus goûter les arts, quand il ne respirait plus l’air qui les a fait naître. Quelle éloquence contemplative dans ce qu’il écrit sur l’Apollon du Belvédère, sur le Laocoon! Son style est calme et majestueux comme l’objet qu’il considère. Il donne à l’art d’écrire l’imposante dignité des monuments, et sa description produit la même sensation que la statue. Nul, avant lui, n’avait réuni des observations exactes et profondes à une admiration si pleine de vie; c’est ainsi seulement qu’on peut comprendre les beaux-arts. Il faut que l’attention qu’ils excitent vienne de l’amour, et qu’on découvre dans les chefs-d’œuvre du talent, comme dans les traits d’un être chéri, mille charmes révélés par les sentiments qu’ils inspirent.
Des poètes, avant Winckelmann, avaient étudié les tragédies des Grecs, pour les adapter à nos théâtres. On connaissait des érudits qu’on pouvait consulter comme des livres; mais personne ne s’était fait, pour ainsi dire, païen pour pénétrer l’antiquité. Winckelmann a les défauts et les avantages d’un Grec amateur des arts, et l’on sent, dans ses écrits, le culte de la beauté, tel qu’il existait chez un peuple où, si souvent, elle obtint les honneurs de l’apothéose.
L’imagination et l’érudition prêtaient également à Winckelmann leurs lumières différentes; on était persuadé jusqu’à lui qu’elles s’excluaient mutuellement. Il a fait voir que, pour deviner les anciens, l’une était aussi nécessaire que l’autre. On ne peut donner de la vie aux objets de l’art que par la connaissance intime du pays et de l’époque dans laquelle ils ont existé. Les traits vagues ne captivent point l’intérêt. Pour animer les récits et les fictions dont les siècles passés sont le théâtre, il faut que l’érudition même seconde l’imagination, et la rende, s’il est possible, témoin de ce qu’elle doit peindre, et contemporaine de ce qu’elle raconte.
Zadig devinait, par quelques traces confuses, par quelques mots à demi déchirés, des circonstances qu’il déduisait toutes des plus légers indices. C’est ainsi qu’il faut prendre l’érudition pour guide à travers l’antiquité; les vestiges qu’on aperçoit sont interrompus, effacés, difficiles à saisir: mais, en s’aidant à la fois de l’imagination et de l’étude, on recompose le temps, et l’on refait la vie.
Quand les tribunaux sont appelés à décider sur l’existence d’un fait, c’est quelquefois une légère circonstance qui les éclaire. L’imagination est, à cet égard, comme un juge; un mot, un usage, une allusion saisie dans les ouvrages des anciens, lui sert de lueur pour arriver à la connaissance de la vérité toute entière.
Winckelmann sut appliquer à l’examen des monuments des arts l’esprit de jugement qui sert à la connaissance des hommes; il étudie la physionomie d’une statue comme celle d’un être vivant. Il saisit avec une grande justesse les moindres observations, dont il sait tirer des conclusions frappantes. Telle physionomie, tel attribut, tel vêtement, peut tout à coup jeter un jour inattendu sur de longues recherches. Les cheveux de Cérès sont relevés avec un désordre qui ne convient pas à Minerve; la perte de Proserpine a pour jamais troublé l’âme de sa mère. Minos, fils et disciple de Jupiter, a, dans les médailles, les mêmes traits que son père; cependant, la majesté calme de l’un, et l’expression sévère de l’autre, distinguent le souverain des dieux du juge des hommes. Le torse est un fragment de la statue d’Hercule divinisé, de celui qui reçoit d’Hébé la coupe de l’immortalité, tandis que l’Hercule Farnèse ne possède encore que les attributs d’un mortel; chaque contour du torse, aussi énergique, mais plus arrondi, caractérise encore la force du héros, mais du héros qui, placé dans le ciel, est désormais absous des rudes travaux de la terre. Tout est symbolique dans les arts, et la nature se montre sous mille apparences diverses dans ces statues, dans ces tableaux, dans ces poésies, où l’immobilité doit indiquer le mouvement, où l’extérieur doit révéler le fond de l’âme, où l’existence d’un instant doit être éternisée.
Winckelmann a banni des beaux-arts, en Europe, le mélange du goût antique et du goût moderne. En Allemagne, son influence s’est encore plus montrée dans la littérature que dans les arts. Nous serons conduits à examiner par la suite si l’imitation scrupuleuse des anciens est compatible avec l’originalité naturelle, ou plutôt si nous devons sacrifier cette originalité naturelle, pour nous astreindre à choisir des sujets dans lesquels la poésie, comme la peinture, n’ayant pour modèle rien de vivant, ne peuvent représenter que des statues; mais cette discussion est étrangère au mérite de Winckelmann; il a fait connaître en quoi consistait le goût antique dans les beaux-arts; c’était aux modernes à sentir ce qui leur convenait d’adopter ou de rejeter à cet égard. Lorsqu’un homme de talent parvient à manifester les secrets d’une nature antique ou étrangère, il rend service par l’impulsion qu’il trace: l’émotion reçue doit se transformer en nous-mêmes: et plus cette émotion est vraie, moins elle inspire une servile imitation.
Winckelmann a développé les vrais principes admis maintenant dans les arts sur l’idéal, sur cette nature perfectionnée dont le type est dans notre imagination, et non au dehors de nous. L’application de ces principes à la littérature est singulièrement féconde.
La poétique de tous les arts est rassemblée sous un même point de vue dans les écrits de Winckelmann, et tous y ont gagné. On a mieux compris la poésie par la sculpture, la sculpture par la poésie, et l’on a été conduit par les arts des Grecs à leur philosophie. La métaphysique idéaliste, chez les Allemands comme chez les Grecs, a pour origine le culte de la beauté par excellence, que notre âme seule peut concevoir et reconnaître; c’est un souvenir du ciel, notre ancienne patrie, que cette beauté merveilleuse; les chefs-d’œuvre de Phidias, les tragédies de Sophocle et la doctrine de Platon, s’accordent pour nous en donner la même idée sous des formes différentes.