«P.-S.—J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer: je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi[2]».
J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, assez curieuse par elle-même.—Il m’a paru, dit le général Savary, que l’air de ce pays ne vous convenait pas; quelle gracieuse manière d’annoncer à une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d’un homme qui a servi la France avec tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu de sa naissance, sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière contre une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à mort! Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, dit:
Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête.
Je ne sais si telle était l’intention du général Savary.
Il ajoute que les Français n’en sont pas réduits à prendre pour modèles les peuples que j’admire. Ces peuples, ce sont les Anglais d’abord, et, à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu’on puisse m’accuser de ne pas aimer la France. Je n’ai que trop montré le regret d’un séjour où je conserve tant d’objets d’affection, où ceux qui me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attachement peut-être trop vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il ne s’ensuivait point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre. On l’a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social, préserver l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de la révolution, le but des espérances et des efforts des Français; mon âme en est restée où la leur était alors.
A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d’aller jusqu’à dix, dans le simple but d’une promenade; aussitôt les gendarmes coururent après moi, l’on défendit au maître de poste de me donner des chevaux, et l’on eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes amis furent exilés, parce qu’ils avaient eu la générosité de venir me voir; c’en était trop: porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de ceux qu’on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom, être l’objet tour à tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si l’on voulait encore vivre!
On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait à moi; j’aurais pu répondre que je n’avais mérité
Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant en France, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, qui ne puisse être trouvé digne d’être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l’autorité condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage, je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé mon père, et je partis.