Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage n’était pas français, comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la France, c’est aux Français tels que je les ai connus que j’adresserai avec confiance un écrit où j’ai tâché, selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l’esprit humain.
L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme le cœur de l’Europe, et la grande association continentale ne saurait retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle des nations; de certaines proportions leur sont nécessaires pour exister, de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV: les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous finiraient par y perdre.
J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands n’étaient pas une nation; et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques démentis à cette crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques s’exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante a précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu’ils étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.
Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais de Southey:
And those who suffer bravely save mankind,
et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine; les Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n’auraient pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu’ils ont atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont défendus par le caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais, pour accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se résigner à la destinée, mais jamais les nations; car ce sont elles qui seules peuvent commander à cette destinée: une volonté de plus, et le malheur serait dompté.
La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la Russie, l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV: Vous êtes roi, sire, et vous pleurez!—Vous êtes une nation, et vous pleurez!
Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et les pays du Nord qui l’environnent comme la patrie de la pensée; en combien d’actions généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée! ce que les philosophes mettaient en système s’accomplit, et l’indépendance de l’âme fondera celle des États.