Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis vingt années de pures absurdités?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu’on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir; et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature et de la philosophie.

DE L’ALLEMAGNE


PREMIÈRE PARTIE
DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS.


CHAPITRE PREMIER
De l’aspect de l’Allemagne.

La multitude et l’étendue des forêts indiquent une civilisation encore nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus d’arbres, et le soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les hommes. L’Allemagne offre encore quelques traces d’une nature non habitée. Depuis les Alpes jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d’une imposante beauté, et coupé par des montagnes dont l’aspect est très pittoresque; mais de vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat sévère, remplissent d’abord l’âme de tristesse; et ce n’est qu’à la longue qu’on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.