Le midi de l’Allemagne est très bien cultivé; cependant il y a toujours dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux, qui fait plutôt penser au travail qu’aux plaisirs, aux vertus des habitants qu’aux charmes de la nature.

Les débris des châteaux forts, qu’on aperçoit sur le haut des montagnes, les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges qui, pendant l’hiver, couvrent des plaines à perte de vue, causent une impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre d’abord le cœur. Il semble que le temps marche là plus lentement qu’ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.

Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et les habitants offrent à l’observation quelque chose d’intéressant et de poétique: vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont embelli ces campagnes. Les grands chemins sont plantés d’arbres fruitiers, placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le Rhin est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce fleuve est le génie tutélaire de l’Allemagne; ses flots sont purs, rapides et majestueux comme la vie d’un ancien héros: le Danube se divise en plusieurs branches; les ondes de l’Elbe et de la Sprée se troublent facilement par l’orage; le Rhin seul est presque inaltérable. Les contrées qu’il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si variées, si fertiles et si solitaires, qu’on serait tenté de croire que c’est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d’à présent n’y sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts faits des temps jadis, et l’ombre d’Arminius semble errer encore sur ces rivages escarpés.

Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne; ces monuments rappellent les siècles de la chevalerie; dans presque toutes les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le pays tout entier ressemble au séjour d’un grand peuple qui depuis longtemps l’a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur armure; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est selon l’ancien usage, et l’on se promène au milieu de ces morts debout, dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, qui tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile d’actions jadis si vives cause une impression pénible. C’est ainsi qu’après les tremblements de terre on a retrouvé des hommes engloutis qui avaient gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur dernière pensée.

L’architecture moderne, en Allemagne, n’offre rien qui mérite d’être cité; mais les villes sont en général bien bâties, et les propriétaires les embellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y voit des figures de saints, des ornements de tout genre, dont le goût n’est assurément pas parfait, mais qui varient l’aspect des habitations et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens et aux étrangers. L’éclat et la splendeur d’un palais servent à l’amour-propre de celui qui le possède; mais la décoration soignée, la parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose d’hospitalier.

Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de l’Allemagne qu’en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu’on aime la nature. En Angleterre, des maisons très simples sont bâties au milieu des parcs les plus magnifiques; le propriétaire néglige sa demeure et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette simplicité réunies n’existent sûrement pas au même degré en Allemagne; cependant, à travers le manque de fortune et l’orgueil féodal, on aperçoit en tout un certain amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner du goût et de la grâce, puisqu’il en est la véritable source. Souvent, au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. L’imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une nature d’Italie; et pendant les jours brillants d’un été rapide, l’on parvient quelquefois à s’y tromper.

CHAPITRE II
Des mœurs et du caractère des Allemands.

Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également à toute la nation allemande; car les diversités de ce pays sont telles, qu’on ne sait comment réunir sous un même point de vue des religions, des gouvernements, des climats, des peuples mêmes si différents. L’Allemagne du Midi est, à beaucoup d’égards, tout autre que celle du Nord; les villes de commerce ne ressemblent point aux villes célèbres par leurs universités; les petits États diffèrent sensiblement des deux grandes monarchies, la Prusse et l’Autriche. L’Allemagne était une fédération aristocratique; cet empire n’avait point un centre commun de lumières et d’esprit public; il ne formait pas une nation compacte, et le lien manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne, funeste à sa force politique, était cependant très favorable aux essais de tout genre que pouvait tenter le génie et l’imagination. Il y avait une sorte d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinions littéraires et métaphysiques, qui permettait à chaque homme le développement entier de sa manière de voir individuelle.

Comme il n’existe point de capitale où se rassemble la bonne compagnie de toute l’Allemagne, l’esprit de société y exerce peu de pouvoir; l’empire du goût et l’arme du ridicule y sont sans influence. La plupart des écrivains et des penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement entourés d’un petit cercle qu’ils dominent. Ils se laissent aller, chacun séparément, à tout ce que leur inspire une imagination sans contrainte; et si l’on peut apercevoir quelques traces de l’ascendant de la mode en Allemagne, c’est par le désir que chacun éprouve de se montrer tout à fait différent des autres. En France, au contraire, chacun aspire à mériter ce que Montesquieu disait de Voltaire: Il a plus que personne l’esprit que tout le monde a. Les écrivains allemands imiteraient plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes.

En littérature, comme en politique, les Allemands ont trop de considération pour les étrangers, et pas assez de préjugés nationaux. C’est une qualité dans les individus que l’abnégation de soi-même et l’estime des autres; mais le patriotisme des nations doit être égoïste. La fierté des Anglais sert puissamment à leur existence politique; la bonne opinion que les Français ont d’eux-mêmes a toujours beaucoup contribué à leur ascendant sur l’Europe; le noble orgueil des Espagnols les a rendus jadis souverains d’une portion du monde. Les Allemands sont Saxons, Prussiens, Bavarois, Autrichiens; mais le caractère germanique, sur lequel devrait se fonder la force de tous, est morcelé comme la terre même qui a tant de différents maîtres.