Marie.
«Il ne me reste plus rien à vous demander». (Elle prend le crucifix et le baise). «Mon Rédempteur, mon Sauveur, que tes bras me reçoivent»! (Elle se retourne pour partir, et, dans cet instant, elle rencontre le comte de Leicester; elle tremble, ses genoux fléchissent; et, près de tomber, le comte de Leicester la soutient; puis il détourne la tête, et ne peut soutenir sa vue). «Vous me tenez parole, comte de Leicester; vous m’aviez promis votre appui pour sortir de ce cachot, et vous me l’offrez maintenant». (Le comte de Leicester semble anéanti; elle continue avec un accent plein de douceur). «Oui, Leicester; et ce n’est pas seulement la liberté que je voulais vous devoir, mais une liberté qui me devînt plus chère en la tenant de vous. Maintenant que je suis sur la route de la terre au ciel, et que je vais devenir un esprit bienheureux, affranchi des affections terrestres, j’ose vous avouer, sans rougir, la faiblesse dont j’ai triomphé. Adieu, et si vous le pouvez, vivez heureux. Vous avez voulu plaire à deux reines, et vous avez trahi le cœur aimant pour obtenir le cœur orgueilleux. Prosternez-vous aux pieds d’Élisabeth, et puisse votre récompense ne pas devenir votre punition! Adieu, je n’ai plus de lien avec la terre».
Leicester reste seul après le départ de Marie; le sentiment de désespoir et de honte qui l’accable peut à peine s’exprimer; il entend, il écoute ce qui se passe dans la salle de l’exécution, et quand elle est accomplie il tombe sans connaissance. On apprend ensuite qu’il est parti pour la France, et la douleur qu’Élisabeth éprouve, en perdant celui qu’elle aime, commence la punition de son crime.
Je ferai quelques observations sur cette imparfaite analyse d’une pièce, dans laquelle le charme des vers ajoute beaucoup à tous les autres genres de mérite. Je ne sais si l’on se permettrait en France de faire un acte tout entier sur une situation décidée; mais ce repos de la douleur, qui naît de la privation même de l’espérance, produit les émotions les plus vraies et les plus profondes. Ce repos solennel permet au spectateur, comme à la victime, de descendre en lui-même, et d’y sentir tout ce que révèle le malheur.
La scène de la confession, et surtout de la communion, serait, avec raison, tout à fait condamnée; mais ce n’est certes pas comme manquant d’effet qu’on pourrait la blâmer: le pathétique qui se fonde sur la religion nationale touche de si près le cœur que rien ne saurait émouvoir davantage. Le pays le plus catholique, l’Espagne, et son poète le plus religieux, Caldéron, qui était lui-même entré dans l’état ecclésiastique, ont admis sur le théâtre les sujets et les cérémonies du christianisme.
Il me semble que, sans manquer au respect qu’on doit à la religion chrétienne, on pourrait se permettre de la faire entrer dans la poésie et les beaux-arts, dans tout ce qui élève l’âme et embellit la vie. L’en exclure, c’est imiter ces enfants qui croient ne pouvoir rien faire que de grave et de triste dans la maison de leur père. Il y a de la religion dans tout ce qui nous cause une émotion désintéressée; la poésie, l’amour, la nature et la Divinité se réunissent dans notre cœur, quelques efforts qu’on fasse pour les séparer; et si l’on interdit au génie de faire résonner toutes ces cordes à la fois, l’harmonie complète de l’âme ne se fera jamais sentir.
Cette reine Marie, que la France a vue si brillante, et l’Angleterre si malheureuse, a été l’objet de mille poésies diverses, qui célèbrent ses charmes et son infortune. L’histoire l’a peinte comme assez légère; Schiller a donné plus de sérieux à son caractère, et le moment dans lequel il la représente motive bien ce changement. Vingt années de prison, et même vingt années de vie, de quelque manière qu’elles se soient passées, sont presque toujours une sévère leçon.
Les adieux de Marie au comte de Leicester me paraissent l’une des plus belles situations qui soient au théâtre. Il y a quelque douceur pour Marie dans cet instant. Elle a pitié de Leicester, tout coupable qu’il est; elle sent quel souvenir elle lui laisse, et cette vengeance du cœur est permise. Enfin, au moment de mourir, et de mourir parce qu’il n’a pas voulu la sauver, elle lui dit encore qu’elle l’aime; et si quelque chose peut consoler de la séparation terrible à laquelle la mort nous condamne, c’est la solennité qu’elle donne à nos dernières paroles: aucun but, aucun espoir ne s’y mêle, et la vérité la plus pure sort de notre sein avec la vie.